Cependant ces contrées, déjà couvertes de neige, me paraissaient bien tristes. Les paysans ne vivent pas réunis dans des villages; chaque ménage a pour demeure trois cabanes: l'une renferme les lits, l'autre la cuisine, et la troisième le bain. Ces petites habitations, souvent séparées les unes des autres de plus d'un quart de lieue, donnent au pays un aspect désert.

L'homme du peuple ne possédant rien en propre est heureux ou malheureux, pauvre ou riche, selon que le maître dont il est serf, le traite plus ou moins bien. L'esclavage, lors même qu'il est adouci, rend servile et donne l'air faux ou découragé. Je remarquais toujours, sur les figures de ces pauvres gens, une de ces deux expressions. La manière dont ils se jetaient à mes genoux, dans la neige, pour me baiser les pieds, m'était odieuse. Je souffrais, j'étais humiliée de tant d'abjection. Les hommes, en général, sont fort blonds, leurs cheveux de filasse tombent en désordre sur leurs épaules, leur visage est sans mouvement, leurs vêtements sont négligés; à tout prendre, je trouvais cette race laide, éteinte et sale. Je ne parlais pas la langue slavonne, mes gestes, mes regards, auxquels je joignais quelque argent, exprimaient très imparfaitement mon désir de les bien accueillir; cependant ils paraissaient contents. Les femmes, traitées plus doucement et par conséquent moins avilies, sont aussi moins bornées; elles me chantaient, en improvisant, des espèces d'hymnes en mon honneur; je me faisais expliquer leur langage cadencé, dans lequel je trouvais d'assez belles images et des comparaisons assez heureuses.

La noblesse du pays remonte aux anciens chevaliers de l'ordre Teutonique qui, s'étant rendus maîtres de la Courlande, y portèrent le christianisme et un peu de civilisation. Fiers de leur noblesse antique et sans tache, très riches, très hospitaliers, en général d'une taille haute et élégante, pleins de courage, remuants et factieux, les seigneurs courlandais ne supportaient guère mieux le joug russe, qu'ils ne se plaisaient sous celui de la Pologne et de leurs anciens ducs.

On me mena à la campagne chez l'aîné des frères de ma mère; ce fut là que j'eus le bonheur de la retrouver. Je vis un grand château bâti en pierres, ce qui dans Je nord reculé est rare, et le pure me parut beau, quoiqu'il fût couvert de neige. Cinquante gentilshommes avec tous leurs gens et leurs chevaux, grandement défrayés, étaient depuis un mois réunis pour chasser l'élan et faire huit ou dix repas par jour. Je n'ai jamais vu ni autant ni si souvent manger qu'en Courlande; on mange parce qu'on a faim, on mange parce qu'on s'ennuie, on mange parce qu'on a froid, enfin on mange toujours. Les soins agricoles, la chasse, les courses en traîneaux, voilà ce qui remplit la vie des hommes. Les femmes, presque toutes jolies, extrêmement ignorantes et très ennuyeuses, sont d'excellentes ménagères et des mères de famille parfaites. Ma tante, malgré ses trente mille livres de rente, surveillait sa cuisinière, préparait le dessert, recevait le beurre et les œufs des fermiers, ourlait des torchons, ou bien tricotait les bas de son mari et de ses enfants. Tout le luxe est dans l'abondance; la bonhomie tient lieu de grâces et les qualités se montrent à nu comme les défauts.

Le froid de Berlin ne m'avait qu'imparfaitement préparée à celui de la Courlande, aussi je me refusais à sortir de la maison que l'on savait rendre chaude et confortable, malgré 28 degrés de froid. Privée, par conséquent, de tout exercice, n'ayant pu me procurer d'autre lecture que celle d'un livre de prière, loin de mes amis et ignorant leur sort, m'ennuyant fort de la conversation de mes tantes et de mes cousins, j'attendais, avec impatience, la fin de notre exil; nous espérions encore à cette époque une paix prochaine et honorable, dont notre départ eût été la suite.

Ma mère sentait moins vivement les privations dont je me plaignais, et me savait assez mauvais gré de la déplaisance que je montrais au milieu de sa famille et de sa patrie; aussi fut-elle bien moins affligée que moi lorsque la guerre reprenant une nouvelle activité nous obligea à penser sérieusement à un établissement d'hiver. Un de mes oncles nous céda sa maison de Mittau, la plus belle de la ville et qui, partout, serait une belle maison; mais elle était située au bord de la rivière, dans un quartier isolé, et en face du château délabré. J'avais prévu que nous serions bien tristement, et chaque jour augmentait mon dégoût et mes regrets. Le revenu de ma mère, aux trois quarts en Russie, lui permettait de ne rien diminuer de sa dépense, mais moi, de qui les terres, situées en Prusse, étaient dévastées par l'armée française, je me trouvais à sa charge, ce qui ne m'était jamais arrivé et ne plaisait guère à mon indépendance…

Toujours en opposition de goûts et d'opinions, elle me montrait de l'impatience qui me paraissait de l'injustice; en un mot, nous étions chaque jour plus loin de nous entendre, ma mère et moi, lorsque l'abbé Piattoli arriva de Pétersbourg. Son retour, en m'offrant toutes les ressources de l'amitié et d'une société instructive et douce, me réconcilia un peu avec la Courlande et me fit prendre surtout une manière d'être plus convenable dans le salon de ma mère. L'abbé ne s'occupait plus, à proprement parler, de mon éducation; j'allais souvent causer dans sa chambre et il bornait ses leçons à diriger le choix de mes lectures et à me faire rendre compte des impressions qui m'en étaient restées. D'ailleurs, que de questions n'avais-je pas à faire, sur le prince Czartoryski. L'abbé ne se faisait pas prier pour répondre, il vantait son ami, me disait qu'il était fort curieux de me voir, mais que, toujours effrayé du grand nombre d'années qu'il avait de plus que moi, il trouvait peu de vraisemblance à ce qu'une très jeune personne s'arrangeât des goûts sérieux d'un homme attristé par de longs malheurs. Au lieu de sentir que le prince pourrait avoir raison, je me disais avec bonheur que j'avais les goûts de l'âge mûr et à force de me le répéter et de mettre du soin à me vieillir, j'arrivai, en effet, à perdre, momentanément, le peu de jeunesse qui me restait dans la conversation et dans les manières. Je ne lisais plus que des livres sérieux et crus découvrir un trésor dans un vieux professeur de mathématiques avec lequel je faisais de l'algèbre quatre heures par jour. Si, dans le cours de ma vie, on a pu s'étonner qu'une grande différence d'âge ne me parût qu'un léger inconvénient dans les différents rapports de la vie, il faut se reporter à ce temps où, au sortir de l'enfance, j'accoutumais mon esprit à l'idée d'épouser un homme qui avait vingt-cinq ans de plus que moi. Non seulement je me familiarisais avec cette pensée, mais je l'accueillais par une sorte d'amour-propre qui me faisait croire que je me grandissais en me singularisant. Dès que l'abbé eut mis mon imagination dans cette route, je cessai de m'ennuyer: les jours se passaient en projets et la nuit, dans mes rêves, je me voyais toujours consolant des tourments de l'amour un homme excellent, en effet, mais dont je faisais alors un parfait héros de roman. Sachant qu'il aimait l'instruction, je repris mes études avec une nouvelle ardeur; enfin je n'eus plus qu'une seule pensée, celle de prendre l'air posé, les goûts et jusqu'au langage qui devaient plaire au prince Adam. Cette exaltation, fort déplacée sans doute, eut du moins l'avantage de me faire supporter avec patience mon séjour en Courlande; il est juste aussi de dire que Mittau n'était pas sans intérêt: placés sur la route de tous les courriers, nous avions les nouvelles les plus fraîches des armées et de la cour de Prusse, qui, obligée d'abandonner Kœnigsberg aux Français, s'était retirée à Memel. Mais l'avantage d'être près des nouvelles était grandement compensé par le passage continuel des troupes qui rejoignaient l'armée et des convois de malades et de blessés qui venaient se faire panser, pour la première fois, à cent lieues du théâtre de la guerre. Je voyais passer sans cesse, sous mes fenêtres, de pauvres soldats couverts de vermine, se traînant à peine et qui mendiaient quelques secours en montrant leurs plaies envenimées, pansées avec du gros chanvre. La mauvaise administration des hôpitaux militaires russes faisait horreur; ma mère, affligée de tant de négligence et révoltée de tant de dureté, établit à ses frais un hôpital, dont les soins nous occupèrent beaucoup. Je quittai l'algèbre pour faire de la charpie et, sûrement, c'était mieux employer mon temps. Les prisonniers français, absolument délaissés, furent secourus dans leur misère par d'augustes mains. Madame la duchesse d'Angoulême, plus sensible alors aux malheurs des Français qu'elle ne le fut après avoir revu la France, faisait distribuer par l'abbé Edgeworth qui mourut, comme on sait, victime de son zèle[83], des dons et surtout des consolations à ces infortunés qui périssaient à la fois de maladies cruelles et du manque absolu de soins. Il était interdit de parler devant Madame Royale des revers de l'armée française et le sentiment national qui avait dicté cette règle était toujours respecté; on admirait la fille de Louis XVI, proscrite, le cœur déchiré par d'affreux souvenirs, cédant à la pitié envers des Français que les seuls malheurs de la guerre avaient conduits sur une terre étrangère. Que l'auréole du malheur lui seyait bien! Hélas! par quelle fatalité était-il réservé au bonheur de détruire les droits que cette princesse si grande, si résignée, si noble, si touchante dans l'adversité avait acquis à la reconnaissance de la France et à l'admiration du monde[84]. J'avais souvent à Mittau l'honneur de la voir: d'abord chez ma mère, où elle ne venait jamais sans me demander, à la promenade, où elle me rencontrait quelquefois, dans son intérieur, où elle m'admettait avec bonté, mais plus souvent encore à dîner chez le roi[85]. Nous avons vu, en France, Louis XVIII aimer tellement je ne dis pas M. Decazes, mais tous les cousins de M. Decazes et, depuis, avoir tant de goût pour les petits Du Cayla que ma vanité ne saurait être flattée aujourd'hui du bon accueil que je recevais alors, et que je devais uniquement, je l'ai compris depuis, à l'amitié fort tendre qui s'était établie entre M. d'Avaray, son favori de cette époque, et ma gouvernante. Nous voyons tous les jours par combien d'attentions éloignées le roi sait montrer ses faveurs; je les avais obtenues en qualité d'élève de l'amie de son favori. Je ne puis avoir de doute à cet égard, puisque le roi ne m'a jamais montré le plus léger souvenir de ses anciennes bontés, et qu'il m'a parlé plusieurs fois avec intérêt de mademoiselle Hoffmann; je dois ajouter qu'il avait déjà parlé d'elle à M. de Talleyrand en 1814, le jour même où celui-ci fut à sa rencontre, à Compiègne[86]. On conviendra que c'est montrer à la fois une mémoire bien exacte et bien incomplète.

M. d'Avaray venait sans cesse nous dire, de la part de son Maître, d'aller dîner au château. Le roi me prenait sur ses genoux, m'embrassait, me nommait, à cause de mes yeux noirs, sa petite Italienne, me questionnait sur mes études, en un mot, me faisait mille grâces[87] dont je me souviens avec étonnement, lorsque je passe maintenant comme une ombre deux fois l'année devant son fauteuil.

Tous les vieux courtisans de l'émigration réunis à Mittau[88] venaient beaucoup plus chez ma gouvernante que chez ma mère, de qui ils n'étaient pas contents; ils la trouvaient trop peu révoltée contre Bonaparte et craignaient les discussions politiques qui s'élevaient chez elle. Mon petit intérieur était alors ce que l'on nommerait maintenant pur; mais ce qui, en 1822, est synonyme d'absurde, n'était, en 1807, que le besoin de secouer un joug oppresseur et de rendre hommage au malheur qu'il était permis encore de croire non mérité.

Mademoiselle de Choisy[89] et madame de Sérent[90] ne quittaient jamais le château, mais madame de Damas[91] allait un peu dans la société; il me semble qu'elle était moins maniérée qu'elle ne l'est à présent; je suis sûre du moins que ses toilettes étaient plus simples et qu'elle n'avait point encore adopté ces mentonnières de perles, de fourrures, de plumes et de fleurs, qui lui donnent une figure si bizarre et que les yeux observateurs de l'enfance auraient sûrement remarquées. Madame de Narbonne[92] restait avec la reine[93], lorsque Sa Majesté, ce qui arrivait souvent, ne préférait pas s'enfermer avec ses femmes…