Je n'ai jamais vu une femme plus laide ni plus sale. Les cheveux gris, coupés en hérisson, étaient couverts d'un mauvais chapeau de paille tout déchiré; son visage était long, maigre et jaune; sa taille, petite et grosse, soutenait je ne sais trop comment un jupon sale sur lequel flottait un petit mantelet de taffetas noir, tout en loques; elle me fit peur la première fois que je la vis.—La messe, vêpres, le salut, la chasse occupaient M. le duc d'Angoulême à Mittau comme à Paris. Le duc de Gramont cherchait partout un bon dîner, M. d'Agoult soignait déjà mademoiselle de Choisy[94]. À tout considérer, si on n'avait pas été aveuglé par le besoin de trouver intéressants des gens malheureux, on les aurait jugés à Mittau comme nous les jugeons aux Tuileries.
Si ce jugement est maintenant moins indulgent que ne l'était celui que je portais à cette époque, je ne dois pas l'étendre à un vertueux prélat qui n'a rien perdu de la vénération qu'il inspirait alors par l'éclat des honneurs auxquels l'opinion publique l'a appelé depuis. L'archevêque de Reims[95] était le seul des serviteurs du roi qui conservât de la dignité dans le malheur. Sa belle figure, ses nobles manières, étaient l'ornement de la Cour du monarque exilé; je ne m'approchais de lui qu'avec respect, quoique je fusse aussi éloignée de croire qu'il aurait un jour une influence réelle sur ma vie, qu'il était lui-même loin de penser que cette jeune personne si cajolée, si brillante dût un jour soigner et peut-être embellir ses dernières années.
M. d'Avaray, petit, fort laid, toujours malade, avait un peu d'esprit, assez d'ambition et beaucoup d'intrigue; il venait se faire soigner chez moi, et s'y reposait de la faveur dont il était à la fois jaloux et fatigué. Quel était cependant le véritable motif qui attirait le favori dans l'intérieur d'une jeune personne et de sa gouvernante? Les temps sont si changés que j'éprouve quelque embarras à le dire. En se reportant à l'époque dont je parle, on a pu voir que j'étais regardée comme fort grande dame et comme une riche héritière par une famille dont les malheurs suspendaient la fierté et que de nombreux besoins rendaient sensible à la fortune. D'ailleurs les espérances des Bourbons diminuaient chaque jour, les souverains se réconciliaient chaque jour avec Napoléon, ils le reconnaissaient et jamais dynastie ne parut mieux affermie que la sienne.
Dans cet état de choses, M. le duc de Berry, alors en Angleterre, n'était pas facile à marier; on désirait cependant qu'il eût des enfants et qu'une femme riche vînt adoucir les rigueurs de l'émigration. Le choix du roi, ou plutôt celui de M. d'Avaray, tomba sur moi. Mademoiselle Hoffmann, dont l'amour-propre était si aisé à flatter, touchée des soins de M. d'Avaray et des bontés du roi, devint infidèle à ses premiers vœux; elle cessa de me parler du prince Czartoryski et promit de me faire abandonner tout projet qui pourrait contrarier celui qu'on présentait.
La guerre finie, M. le duc de Berry devait venir à Mittau et la grande question s'y déciderait. Ne professant aucun culte, il aurait été facile de me faire changer de religion et ce point, ainsi que le fond de l'affaire, étaient convenus à mon insu. Je n'ai eu connaissance de ces arrangements que beaucoup plus tard, par les lettres que M. d'Avaray écrivait à ma gouvernante, de Strasbourg et de Suède, où il avait suivi Louis XVIII et par quelques mots de regret échappés à mademoiselle Hoffmann lorsque la famille royale ayant rejoint le roi en Angleterre, les communications se trouvèrent coupées et qu'elle ne reçut plus aucune nouvelle. Ce ne fut même qu'après la mort de M. d'Avaray qu'elle me montra les lettres qu'il lui avait écrites et m'expliqua l'espèce de chiffre dont il se servait.
La personne de M. le duc de Berry ne m'a jamais, depuis, inspiré de regret. J'avoue cependant que le rôle politique que sa femme pouvait être appelée à jouer aurait plu à mon ambition. Je ne sais si j'aurais convenu au prince; mais j'ai souvent pensé que ne plaçant pas mon origine dans les nuages et ne me croyant pas précisément et entièrement une émanation de la Divinité, j'aurais pu être assez utilement le lien intermédiaire entre ces demi-dieux et le reste des humains[96].
VIII
Le prince Adam Czartoryski à Mittau.—La princesse Dorothée quitte la Courlande pour retourner à Berlin.—Elle fait route par Memel où se trouve la famille royale de Prusse.—Portrait de la reine Louise.
Cependant, l'hiver était fini et, sans printemps, nous étions arrivés à un été brûlant. On annonçait l'entrevue de Tilsit et l'on commençait à parler de paix. Le prince Czartoryski qui, jusque-là, avait toujours suivi l'empereur Alexandre, voyant que le système français, auquel il était opposé, allait prévaloir, donna sa démission. Rester à proximité des nouvelles, retrouver son ami Piattoli et voir enfin cette jeune personne dont il serait peut-être un jour le mari, tels furent les motifs qui l'engagèrent à attendre à Mittau l'issue des conférences. Je sentis pour la première fois de l'embarras et une extrême timidité, lorsqu'en entrant à l'heure du dîner dans le salon de ma mère, je vis le prince et qu'à table ma place se trouva à côté de la sienne. Pendant les trois semaines qu'il resta à Mittau, il n'eut d'autre maison que celle de ma mère, non qu'elle voulût encourager ses vues sur moi, mais parce qu'elle fut enchantée de saisir une occasion de se montrer reconnaissante des bons offices qu'il lui avait rendus à Pétersbourg.
Le prince m'a assuré, depuis, qu'il m'avait trouvée agréable; je ne sais s'il m'a dit vrai, car je ne remarquais alors en lui qu'une grande attention à m'examiner. Il ne m'adressait jamais la parole et, la veille de son départ seulement, il me demanda, avec une sorte d'instance, de retourner à Berlin, par Varsovie; sa mère était dans cette dernière ville et il désirait qu'elle me vît.