«Je n'imagine rien dont, avec un peu d'adresse, on ne pût inspirer le goût, même la fureur, aux enfants, sans vanité, sans émulation, sans jalousie. Leur vivacité, leur esprit imitateur, suffisent; surtout leur gaieté naturelle, instrument dont la prise est sûre, et dont jamais précepteur ne sut s'aviser. Dans tous les jeux où ils sont bien persuadés que ce n'est que jeu, ils souffrent sans se plaindre, et même en riant, ce qu'ils ne souffrit lient jamais autrement sans verser des torrents de larmes. Les longs jeûnes, les coups, la brûlure, les fatigues de toute espèce, sont les amusements des jeunes sauvages; preuve que la douleur même a son assaisonnement qui peut en ôter l'amertume: mais il n'appartient pas à tous les maîtres de savoir apprêter ce ragoût, ni peut-être à tous les disciples de le savourer sans grimace. Me voilà de nouveau, si je n'y prends garde, égaré dans les exceptions.
«Ce qui n'en souffre point est cependant l'assujettissement de l'homme à la douleur, aux maux de son espèce, aux accidents, aux périls de la vie, enfin à la mort: plus on le familiarisera avec toutes ces idées, plus on le guérira de l'importune sensibilité qui ajoute au mal l'impatience de l'endurer; plus on l'apprivoisera avec les souffrances qui peuvent l'atteindre, plus on leur ôtera, comme eût dit. Montaigne, la pointure de l'étrangeté, et plus aussi on rendra son âme invulnérable et dure: son corps sera la cuirasse qui rebouchera tous les traits dont il pourrait être atteint au vif. Les approches même de la mort n'étant point la mort, à peine la sentira-t-il comme telle; il ne mourra pas, pour ainsi dire; il sera vivant ou mort, rien de plus. C'est de lui que le même Montaigne eût pu dire, comme il a dit d'un roi de Maroc, que nul homme n'a vécu si avant dans la mort. La constance et la fermeté sont, ainsi que les autres vertus, des apprentissages de l'enfance: mais ce n'est pas en apprenant leurs noms aux enfants qu'on les leur enseigne, c'est en les leur faisant goûter, sans qu'ils sachent ce que c'est.
«Mais, à propos de mourir, comment nous conduirons-nous avec notre élève relativement au danger de la petite vérole? La lui ferons-nous inoculer en bas âge, ou si nous attendrons qu'il la prenne naturellement? Le premier parti, plus conforme à notre pratique, garantit du péril l'âge où la vie est le plus précieux, au risque de celui où elle l'est le moins, si toutefois on peut donner le nom de risque à l'inoculation bien administrée.
«Mais le second est plus dans nos principes généraux, de laisser faire en tout la nature dans les soins qu'elle aime à prendre seule, et qu'elle abandonne aussitôt que l'homme veut s'en mêler. L'homme de la nature est toujours préparé: laissons-le inoculer par ce maître, il choisira mieux le moment que nous.» (Émile, livre II.)
V
LETTRES INÉDITES DE L'ABBÉ PIATTOLI PRÉCEPTEUR PHILOSOPHE DE L'ÉCOLE DE CONDILLAC À LA PRINCESSE DOROTHÉE DE COURLANDE
Saint-Pétersbourg, 2 décembre 1804.
Chère petite amie, c'est aujourd'hui le premier jour que je puis m'entretenir avec vous à mon aise, et répondre à vos deux premières lettres, car je présume qu'il y en a d'autres sans doute qui ne me sont pas encore parvenues, comme mon cœur vous le demande.
… Je commence par vous remercier des détails que vous me donnez de votre examen, et de vos journées. Quant à celles-ci elles se ressembleront toutes à peu près, dans cette saison surtout, qui est destinée, vous le savez, à préparer le développement de votre esprit et de votre caractère par la marche la plus constante et la plus régulière. La bonne amie en sent aussi bien que moi toute l'importance, et vous tâcherez de la seconder par cette tenue, par cet esprit d'ordre et de suite que nous vous avons recommandé sans cesse, et dont vous avez fait un article dans votre seconde conscience. Les deux points sur lesquels, chère petite amie, tu as eu quelques reproches à te faire, sont très essentiels.—Tu t'accuses de t'être moquée de quelques personnes! De tous les sentiments injustes qui peuvent germer dans notre âme par rapport aux défauts des autres, c'est le mépris; et de tous les moyens de manifester ce sentiment, le plus indélicat, je dirai même le plus atroce, c'est la moquerie. Les défauts qu'on connaît ou qu'on trouve dans les autres ne sont proprement que des leçons pour nous-mêmes. Ils nous rappellent nos défauts à nous et nous affligent ou nous humilient, bien loin d'avoir envie d'en rire. On nous dit tous les jours, chère enfant, que nous devons traiter notre prochain comme nous voudrions en être traités. Je crois qu'on pourrait aussi bien nous dire que nous devons nous traiter nous-mêmes comme nous traitons ordinairement les autres: à ceux-ci nous ne pardonnons rien, nous exigeons d'eux toutes les perfections, toutes les qualités possibles. Faisons-en autant pour nous, chère enfant, et nous serons infiniment meilleurs. L'humeur que tu te reproches aussi d'avoir eue pour les lectures de l'après-souper, mérite toute ton attention. Tu es naturellement portée à t'en prendre pour la moindre chose qui te contrarie. Hélas! chère enfant, notre vie entière est un tissu de traverses, de contrariétés, de désappointement. Plus le rang, la fortune, et les autres avantages de la naissance et du hasard, nous ont placés plus haut dans la société, plus nous devons faire provision de douceur, de bonté, de patience, en un mot; et plus nous devons nous accoutumer à maintenir nos volontés, nos devoirs et à nous résigner aux obstacles, qui réagiront sur nous de toutes parts. Plus on est grand dans le monde, plus on y a des rapports et des devoirs; par conséquent, plus de privations et plus de victoires sur nous-mêmes nous attendent. À mesure que tu avanceras en âge tu le verras, et le bonheur de ta vie dépend de cette vérité bien sentie.—Chère enfant, vous pourrez relire ces réflexions à votre aise et à côté de la bonne amie, qui vous en fera le commentaire et l'application en pratique.—Elle m'a accusé de t'avoir gâté l'esprit, en te donnant le goût des Amadis et des Lionel. Je ne m'en défends pas. C'est à toi de montrer que les héros dont tu aimes tant les exploits n'ont fait au fond que l'apprendre que pour devenir des Héros pareils, ils ont tous infiniment souffert et n'ont cessé de combattre.—Chère enfant, les monstres, les géants, les enchanteurs des Amadis sont nos passions, nos vices, nos illusions, nos défauts. Sous ce point de vue, et sachant par cœur Don Quichotte, Amadis pourra t'être bien utile. Pour cela, lorsque la bonne amie qui doit te guider en tout te propose une lecture ou t'en déconseille une autre et que tu te trouves contrariée par là, pense, je te prie, que cette contrariété n'est qu'un géant, qu'un monstre forgé par ton imagination. Rappelle-toi alors ton Amadis et va courageusement terrasser ton ennemie pour l'amour de ton perfectionnement, comme il l'eût fait pour l'amour de sa Dame.—Ta bonne amie sera la fée bienfaisante qui te surviendra et qui ira à ton secours dans le danger.
Saint-Pétersbourg, 17 décembre 1804.