La nouvelle année s'approche à grands pas, chère bonne enfant. Elle sera encore plus près, lorsque vous lirez ce billet. Vous n'attendez pas des vœux d'un ami tel que moi. Ils sont ceux de tous les jours, de tous les instants de ma vie. Ils sont tous dans cette pensée, qu'en comptant une année de plus, vous puissiez en compter une aussi de progrès dans votre caractère, dans votre santé, dans vos études, dans vos talents. Plus notre carrière avance, et plus la société acquiert des droits sur nous. Objet des tendres sollicitudes de la meilleure des mères; objet des soins inappréciables d'une excellente amie, entourée d'exemples, de lumières, de vertus et de tous les charmes de la bonté et de l'amabilité, que ne doit-on pas attendre de vous?—Cette vérité importante, chère Dorothée, vous est bien connue, mais on ne saurait trop la répéter à un enfant qu'on aime et dont on veut le bonheur. Dans le peu de temps que je suis ici, j'ai eu bien des occasions d'entendre, ou de voir de près les suites de quelques éducations célèbres, heureuses ou manquées. C'est dans le grand monde que la petitesse des idées, des sentiments, des maximes se montre le plus à découvert parce que le contraste en est d'autant plus frappant. C'est au milieu de toute la splendeur du rang que la morgue froide et la hauteur désobligeante offrent aux regards leurs traits hideux, c'est au sein de l'abondance et du luxe qu'on aperçoit le mieux le vide des âmes et la pauvreté des esprits. Bonne enfant, j'en ai été si vivement et si fraîchement frappé que j'en parle avec la même horreur que vous parliez, il y a quelque temps, des chats, quelque petits, quelque charmants qu'ils peuvent être. Adieu, chère, chère enfant. J'attends avec impatience de vos nouvelles. Il y a plus d'un long mois que j'en manque; vous me parlerez du vos occupations, de vos amusements, de vos jeunes amies, et surtout du retour de l'angélique maman!

Mille choses de ma part, en bon anglais, je vous prie, à madame Herz à qui on peut et on aime parler en tant de langues; assurez de mon parfait retour tous ceux qui ont la bonté de se souvenir de moi. Adieu encore une fois. Et les religieuses sont-elles mondaines, ou conservent-elles l'esprit et la coutume de leur état?

Le bon tuteur arrive et vous dit mille tendresses.

Saint-Pétersbourg, 25 décembre 1804.

Je vous félicite, chère bonne enfant, des journées sans reproches que vous m'annoncez, et que je compte avec plaisir, et je vous félicite encore plus de la franchise qui vous a fait avouer certains mauvais quarts d'heure, et de la manière dont la bonne amie me mande que vous les avez expiés. Oui, chère Dorothée, nos défauts, comme nos maladies, dès qu'on les connaît et qu'on les attaque de bonne heure à leur source sont bientôt guéris. Il en est qu'il faut poursuivre jusqu'à extinction; et gare aux rechutes!

Que de plaisir a dû vous faire le retour de votre adorable mère! Je vous vois d'ici, chère enfant, et j'ai été attendri jusqu'aux larmes au spectacle de ce moment! Puis sont venus les cadeaux, les souvenirs, les marques de bonté de cette maman unique! Puis la charmante petite montre, ce talisman minutieux qui aura le pouvoir de vous empêcher de sauter; et les pendeloques qui auront celui de vous faire tenir la tête à sa place. Tout en un mot, tout m'a, ou plutôt nous avait touchés, le bon tuteur et moi; et notre joie a été à peu près aussi enfantine que la vôtre. Et moi aussi, chère bonne enfant, j'ai reçu mes cadeaux! Mon cœur en était pénétré et je vous prie d'en être l'interprète auprès de l'angélique et bienfaisante maman. Mes remerciements passant par votre bouche gagneront une chaleur et une expression que toutes mes lettres et paroles no sauraient leur donner.

La bonne amie a beaucoup souffert. Je le vois par son dernier numéro, par vos lettres et par celles de ma croix. Vous l'avez soignée, sans doute, à côté de maman, et vous aurez pris sur vous de lui épargner toutes les angoisses, comme parfois la vivacité!—Hélas! et le premier médecin était au 60° degré!—Les extraits de vos lectures du soir seront d'un grand intérêt pour moi. Ils seront bien courts, j'en suis sûr, car vous aimez à abréger et le laconisme est en grande faveur chez vous. Mais tant mieux, s'il y a tout ce qu'il faut, on ne peut qu'y applaudir. Le babil ne vaut jamais rien.

Mes remerciements à la petite Louise qui, j'espère, aura bien des robes et des ouvrages de sa jolie main à nous montrer à notre retour. Vous verrez, chère enfant, que je n'ai pas oublié nos religieuses. Vous aurez de plus longues réponses à vos jolis numéros, par une bonne occasion. Hé oui! la bonne amie se moque parfois,—mais les occasions sures pour commérer de loin entre amis, c'est précieux!

Adieu, chère enfant. Le bon tuteur vous embrasse, comme il vous aime, c'est vous dire de tout son cœur. Il ne peut parler de vous sans un extrême attendrissement; que sera-ce quand vous serez dans l'âge d'apprécier ses soins et que vous aurez parfaitement répondu à tous nos vœux!

Vous me demandez, bonne enfant, de vous écrire des choses amusantes! ah! ma petite amie! que cela est difficile par le froid qu'il fait, et à la distance où nous sommes!