Il me faudrait répondre, chère bonne enfant, à deux de vos billets à la fois, mais je n'en aurai pas le temps. J'ai eu du monde, votre avocat et votre excellent chevalier. Ce dernier, à qui j'ai dit que dans toutes vos lettres vous vous souvenez de lui, m'a chargé de vous remercier tendrement et de vous prier de vouloir le rappeler au souvenir de la bonne amie et, par elle, aux bontés de l'adorable maman.
Merci, bonne enfant, du compte rendu de vos journées. J'y suis vraiment sensible et j'y donne toute mon attention. Les deux défauts qui semblent l'emporter sur les autres sont donc, chère enfant, le babil et l'impatience. Tous deux sont de votre âge, de cet âge où la parole devance la réflexion et où l'expérience ne nous a pas appris encore à souffrir. Cela se corrigera, bonne enfant, surtout si vous vous donnez la peine de vous observer et d'examiner, à côté de la bonne amie, combien il est dangereux de trop parler et combien il est inutile de s'impatienter. Je suis bien aise que le dessin, la danse et l'anglais aillent bien; le reste ira à merveille aussi et je m'attends à voir, avec grand plaisir, les petits extraits d'histoire et à faire, à notre ancienne manière, nos examens de géographie. Et nos comptes?—Oh! dans quelques semaines j'entendrai tout cela et je me dédommagerai avec usure de toutes les privations de ma trop longue absence.—Je ne doute nullement du plaisir que doit vous faire l'aimable et intéressante société de madame Schiekler. Tout ce que j'ai entendu de cette dame m'en doit convaincre et je désire d'en partager bientôt les soirées.
Savez-vous, chère enfant, que je ne saurais me rappeler le sens de ce mot bienheureux que ni vous, ni la bonne amie n'avez pu deviner! Dieu sait si j'ai écrit cela ou si je l'ai rêvé, car j'ai écrit souvent dans l'après dîner et, tombant de fatigue, cédé au sommeil.
Adieu, chère bonne enfant. Dites les plus jolies choses en bon anglais à madame Herz, que je félicite sur son parfait rétablissement; sa lettre au bon tuteur nous en est le garant. Adieu encore une fois. Mes vœux pour le jour du 6 février n'arrivent pas à temps par la poste, mais ils sont tout prêts à vous entourer ainsi que l'angélique maman, dont je voudrais pouvoir orner le bureau le 3, c'est-à-dire le plus beau des jours de notre année. Adieu, soyez bonne, aimable et surtout point d'humeur. Oh! jamais!
Saint-Pétersbourg, 27 janvier/8 février 1805.
Vous étiez malade, chère bonne enfant, le 18 janvier et vous l'aviez été encore plus les jours précédents. Quoique je ne l'aie appris que dans un temps où je dois vous croire tout à fait rétablie, j'en ai cependant ressenti toute la peine, toutes les angoisses que j'eusse éprouvées dans le temps même de la maladie et sur les lieux. De grâce, chère enfant, vous qui avez un cœur aimant et sensible, soignez-vous pour tout ce qui vous aime. Pensez que la moindre incommodité que vous avez alarme la tendresse des personnes à qui vous devez épargner toute sorte de chagrins ou de craintes; surtout, gardez-vous de donner occasion vous-même à vos maladies, chère enfant, soit par irréflexion, soit par gourmandise, soit par un excès de vivacité. L'âge où vous êtes porte déjà avec lui une assez bonne dose de maux, jusqu'à ce que votre constitution soit formée. Ne les augmentez pas, je vous prie, par votre faute. Votre angélique maman, votre bonne amie, votre bon tuteur et votre pauvre ami absent en souffriraient trop et vous vous reprocheriez leurs souffrances…
Saint-Pétersbourg, 31 janvier/12 février 1808.
Que dirai-je par ce courrier à mon aimable petite amie?—Mes félicitations pour son rétablissement, mes vœux pour sa conservation, pour la reprise de toutes ses occupations sont déjà partis avec les dernières lettres. La monotonie de l'hiver, celle de ma manière de vivre, le peu de monde que nous voyons et le peu d'intérêt qu'il doit avoir pour elle, n'offrent pas même de quoi remplir agréablement un demi-feuillet. Il faut cependant qu'elle ait quelques mots de son bon ami, qui l'aime et qui l'a toujours devant les yeux, qui la suit dans ses études, dans ses amusements, dans ses promenades, dans ses visites, en un mot qui vit avec elle, comme le sylphe de Marmontel, auquel d'ailleurs il serait bien fâché de ressembler. Lorsque j'aurai vu ce qu'il y a de plus remarquable dans cette immense capitale, je vous en parlerai, bonne enfant; mais jusqu'ici, ni spectacle, ni promenades publiques, ni palais, le bon ami n'a rien vu. Le bon tuteur a eu soin de parcourir ces différents objets pour en rendre compte à mademoiselle sa fille. Mais il a des yeux lui, et moi, je dois ménager les miens.—Une seule chose j'aurai à vous dire, qui intéressera pour un moment le prince de Belmonte aussi. C'est qu'outre l'excellente maison du duc de Serra-Capriola, j'ai trouvé deux excellentes maisons bourgeoises russo-italiennes, où l'on mange tout à fait des plats nationaux de ménage qui m'ont ramené à mes belles années de Modène.—J'ai fait la connaissance d'un prélat qui est tout différent de celui que la bonne amie aime tant. Celui-ci écrit parfaitement en prose et en vers, en italien et en latin, et j'ai passé avec lui des heures extrêmement agréables. Mais dans quelques jours il partira pour Moscou, pour y rester plusieurs mois, et me voilà de nouveau sevré des heures rares qui m'ont donné des distractions utiles au milieu des paperasses diplomatiques. Ce sont des anciennes connaissances de ma jeunesse, que j'ai trouvées fort bien établies dans cette ville et jouissant d'une aisance tranquille après de longues années de service à la cour impériale.
Adieu, chère bonne enfant. J'attends impatiemment vos nouvelles des premiers jours de février. Hélas! je ne les aurais qu'après-demain. Rappelez-moi, je vous prie, à tous ceux qui s'intéressent à moi.
Saint-Pétersbourg, 10/22 février 1805.