La perte d'une ancienne amie est un malheur très grand, très grand, chère enfant, surtout à un certain âge. Il est donc tout simple que la digne madame de Gœckingk ait été bien abattue, bien triste par la mort d'une amie respectable, d'une compagne de sa jeunesse qu'on ne remplace plus!—Vos cheveux longs et séparés sur le front vous accoutumeront à cette belle simplicité, qui fait le vrai mérite et le charme de tout ce qu'elle touche.
—Comment donc? bonne enfant, jusqu'au 21! Passe pour le piquet. Mais je vous félicite de ce que vous ne vous fâchez plus si vous perdez. C'est le plus vilain, le plus désagréable défaut dans la grande société; et comme on n'est censé jouer que pour s'amuser, on ne craint rien tant qu'un mauvais joueur qui de ce même amusement fait une occupation ou une peine à ses partenaires.—Il faudra, bonne enfant, que vous connaissiez tous ces misérables suppléments de notre nullité dans les assemblées de parade; mais vous aurez le bon esprit de ne vous y attacher nullement.
Un collier de feuilles de roses desséchées (c'est ainsi qu'il faut écrire) doit être un très joli collier. Je n'en ai pas d'idée. Vous me le montrerez et je vous devrai cette nouvelle connaissance.—Votre partie de traîneau et l'anecdote des gauffres m'ont beaucoup amusé. Mais, particulièrement, cette victoire de la paresse sur la gourmandise. Le temps viendra que celle-ci prendra bien sa revanche. Merci, bonne enfant, de ce que vous me dites sur votre oubli à l'article franchise dans l'aveu de vos fautes. Donnez-vous-en l'habitude, soyez fière de cette qualité. En les avouant, vous les expiez, et en sentant votre tort, vous prenez des forces pour n'y pas retomber; quand on nie sa faute, l'amour-propre est la dupe de lui-même. Notre conscience nous le reproche et la honte que nous avons de nous-même augmente en raison de celle que nous avons voulu nous épargner vis-à-vis des autres. Mille choses à toute la société du mercredi et du soir.
Saint-Pétersbourg, 24 février/8 mars 1805.
Une rose pour le général de Driesen; une pensée pour votre bon ami, une fleur pour le tuteur souffrant et malade, voilà, chère bonne enfant, des ouvrages bien intéressants, et des soins bien aimables. C'est ainsi que les talents doivent servir au sentiment et embellir les divers rapports de la vie. Je vous remercie bien tendrement pour ma part, ainsi qu'au nom du tuteur qui ne peut écrire et qui voudrait deviner quelle fleur sa charmante pupille lui pourrait destiner.—Votre grande promenade en traîneau vous a fait du bien, chère enfant, je n'en doute pas. L'air sec et un bon froid fortifient la tête et donnent du ton. Nous nous promenons aussi quelquefois dans cette immense ville, mais en voiture, glaces et rideaux fermés, comme des recluses, ou des prisonniers.—Il nous faut cependant nous en contenter, bonne petite amie, faute de mieux. Car le malade ne saurait supporter le soleil, et le soleil est nécessaire d'un autre côté pour rendre l'atmosphère plus supportable.—Savez-vous que depuis mon arrivée à Saint-Pétersbourg je n'ai écrit qu'une seule et unique fois au Bon oncle, et à mademoiselle Sidonie?—Mais, voulant écrire des épîtres je n'ai pas même fait des lettres et j'en suis tout honteux. Si vous avez l'occasion d'écrire encore une fois à votre aimable Futur, dites-lui, ainsi qu'à la bonne sœur, que jeté dans un nouveau monde, sans oublier un instant tout ce que je dois aux habitants de l'ancien, je n'ai pas su trouver un moment d'écrire encore une fois, et que ce n'est pas joli à moi,—que je le sais, je l'avoue, et tâcherai de réparer par un gros volume le silence de presque trois mois. Comment donc, chère enfant, vous voudriez déjà être à Löbikau? Est-ce que la fin de février est si belle chez vous qu'elle vous donne les premières envies de la campagne? Chez nous, l'hiver a repris et nous sommes de nouveau aux 8 et 12 à 13 degrés au-dessous de 0 du thermomètre inventé par le célèbre physicien français, M. de Réaumur.—Le zéro est le point de la glace. Ce qui est au-dessus marque la chaleur, ce qui est en dessous le froid.
Les assurances que vous me donnez, bonne petite amie, sur l'état de votre santé, me sont précieuses. Comme il ne s'agit que d'un peu de faiblesse aux jambes, la danse y mettra bon ordre et tout ira parfaitement bien.—Dans vos batailles avec la bonne amie, n'oubliez jamais, je vous prie par tout ce que vous aimez le plus au monde—c'est sans doute la bonne angélique maman—n'oubliez jamais la modération et l'adresse. Vous devez être désormais aussi grande et presque aussi forte que la bonne amie et un coup de votre main pourrait me faire peur à moi-même.
Je vous félicite, chère enfant, des jours où vous ne trouvez rien à vous reprocher. Je les compte avec soin; et sûr, comme je le suis, que vous ne l'écrivez qu'après y avoir bien pensé, je me réjouis de voir qu'il y en a un si grand nombre.—Puissiez-vous en compter de pareils jusqu'à l'âge où la réflexion, cette douce compagne, cette fidèle amie de l'homme aura pris cette heureuse consistance, ce tact exquis, dont dépend la vertu solide et la véritable félicité. La mort de la reine douairière nous a été apportée hier soir par un courrier parti le 26 février de Berlin.
On dit qu'elle sera regrettée, car elle faisait beaucoup de bien. Elle avait aussi beaucoup souffert dans sa belle jeunesse.
Adieu, chère aimable enfant. Soignez la bonne amie. Elle se plaint de maux de tête. Et vous savez s'ils sont terribles! Adieu, adieu.
Saint-Pétersbourg, 17/29 mars 1805.