Un soir, j'étais seule dans le salon à préparer le thé. J'entendis le petit cor de chasse de nos postillons allemands annoncer l'arrivée d'un étranger. Un valet de chambre entra presque aussitôt et me demanda où était ma mère.—Dans son cabinet, elle veut être seule.—Mais il faudrait cependant l'avertir qu'un officier français, le même qui était avec le duc de Vicence, vient d'arriver. À l'instant, je compris tout, et les grâces de l'empereur et les soins de ma mère et cette prétendue ressemblance avec le prince Czartoryski.»

Elle s'enfuit dans sa chambre où se trouve mademoiselle Hoffmann. «Il est ici!—Qui, le prince Adam?—Hélas! non, ce Français.» Et elle fond en larmes.

Le lendemain matin, la duchesse fait demander sa fille. Elle lui explique tout ce qu'elle avait tenu secret jusque-là, et toutes les raisons pour lesquelles elle souhaite pour gendre M. de Périgord. Le danger donne à la jeune fille le courage. Dans ce projet, où tant de gens ont songé à eux-mêmes, il n'y a qu'elle pour penser à son propre bonheur. Elle le défend, bien que bouleversée par les reproches et la peine de sa mère, ne cède rien, et déclare qu'elle «se considère comme engagée». Elle court chez mademoiselle Hoffmann, chercher non un appui efficace, du moins un assentiment qui lui sera doux. C'est pour apprendre que la gouvernante l'a précédée chez la duchesse, et a dû s'engager sur l'honneur à ne plus donner de conseils.

B*** offre les siens, et en homme pour qui la parole est d'or, car il a eu le premier l'idée de l'affaire où il veut sa part et, écrit Dorothée, «il n'a pas rougi plus tard de se plaindre devant moi de n'avoir pas été largement récompensé». À Löbikau, il plaide tous les avantages de l'alliance avec Talleyrand. La jeune fille répond que ces arguments seraient faits pour la décider, si elle était libre, mais qu'elle ne l'est pas. Cette fermeté oblige aux grands moyens.

Dans la conversation, Dorothée a montré son attachement à Piattoli. Le Polonais s'offre à l'aller voir et à rapporter des nouvelles. Il part, en effet, le lendemain, s'assure auprès de l'abbé que Piattoli n'a rien reçu du prince Adam, affirme alors que celui-ci, vaincu par sa mère, accepte la femme souhaitée par elle, ajoute que dire la vérité à la jeune Dorothée sera lui épargner une humiliation, et il persuade au malade de rendre ce grand service à l'élève tendrement aimée. Pour annoncer ce qu'il croit certain, Piattoli écrit à la jeune fille une lettre que le comte B*** rapporte.

«Toutes nos espérances sont détruites, me disait-il. J'ai enfin reçu des nouvelles de Pologne, elles ne sont pas du prince Adam, mais d'un ami commun qui m'annonce que le mariage du prince Adam avec mademoiselle Matuschewitz est arrangé, que tout Varsovie en parle et que la vieille princesse est enchantée. Voilà donc, ma jeune amie, l'explication de ce long silence.» La lettre était courte. «Je suis si souffrant, ajoutait-il, que je ne puis en écrire davantage.»

Aussitôt Dorothée demande des chevaux; elle ne peut pas croire à une inconstance que le prince n'a pas avouée lui-même, elle veut des détails.

«J'arrive, je trouve M. Piattoli presque mourant. Il voulait être seul et j'eus beaucoup de peine à obtenir qu'il me vît un instant.—Soyez heureuse, me dit-il, sans me donner le temps de faire une seule question… Vous avez été le grand intérêt de mes dernières années. Pardonnez-moi d'avoir voulu diriger votre avenir et confiez-le désormais à madame votre mère… Il se tut. Je voulus parler, mais il ne répondit pas et me fit signe de la main de m'éloigner. Il mourut quelques jours après.»

Elle revient le cœur malheureux de la perte qu'elle prévoit et ulcéré des torts qu'elle suppose au prince Czartoryski. Elle est à une de ces crises où le moindre incident décide les résolutions encore suspendues mais déjà amassées. Un dernier mensonge achève l'œuvre. À son retour, elle trouve chez sa mère une vieille dame polonaise, amie de la duchesse, et qui raconte comme la dernière nouvelle de Varsovie, comme chose conclue, les fiançailles du prince Czartoryski.

«Convaincue, indignée, je me lève, prie ma mère de passer dans la chambre à côté, et lui dis dans un premier mouvement d'amertume que, puisque le prince Adam rompait lui-même ses engagements, je me considérais comme libre des miens… Je parlais vite, avec des larmes dans les yeux et dans la voix, mais ma mère eut l'air de ne s'apercevoir de rien, m'embrassa avec transport, m'applaudit, loua ma fierté, excita encore mon ressentiment, me remercia de prendre un parti qui allait combler tous ses vœux, et sans perdre une minute me dit qu'elle allait annoncer cette bonne nouvelle à M. de Périgord. J'aurais voulu l'arrêter, mais elle était déjà rentrée dans le salon et je courus alors m'enfermer dans ma chambre d'où je ne voulus pas redescendre de la soirée et je passai la nuit à pleurer.»