Le lendemain, la duchesse met la main de sa fille dans celle de M. de Périgord et laisse seuls les fiancés, «qui ont beaucoup de choses à se dire». Voici leurs premiers épanchements:

«Assis en face l'un de l'autre, nous fûmes longtemps dans le plus profond silence. Je le rompis en disant:—J'espère, monsieur, que vous serez heureux dans le mariage que l'on a arrangé pour nous. Mais je dois vous dire, moi-même, ce que vous savez, sans doute déjà, c'est que je cède au désir de ma mère, sans répugnance à la vérité, mais avec la plus parfaite indifférence pour vous. Peut-être serai-je heureuse, je veux le croire, mais vous trouverez, je pense, mes regrets de quitter ma patrie et mes amis tout simples et ne m'en voudrez pas de la tristesse que vous pourrez, dans les premiers temps du moins, remarquer en moi.—Mon Dieu, me répondit M. Edmond, cela me parait tout naturel. D'ailleurs, moi aussi, je ne me marie que parce que mon oncle le veut, car, à mon âge, on aime bien mieux la vie de garçon.»

Il repartit le lendemain «sans que nous nous fussions reparlés», dit la narratrice: elle n'était décidément pas destinée aux amoureux bavards.

Quelques jours après, le prince Adam écrivait à Piattoli. Le prince annonçait qu'il avait vaincu les résistances maternelles et qu'il allait demander Dorothée de Courlande. Piattoli vivant, tout eût été sauvé, M. de Périgord rendu au célibat qu'il aimait, et Dorothée à l'homme qu'elle avait choisi. La lettre arriva après la mort de Piattoli, fut remise à la duchesse, qui la retourna à Varsovie, sans avertir sa fille, et en annonçant au prince le mariage de Dorothée avec M. de Périgord.

Une fois encore, la jeune fille était la victime de la richesse. Une certaine médiocrité de condition nous laisse à peu près maîtres d'ordonner à notre gré notre vie, car les autres ont trop peu de profit à tirer de nous pour se mêler à nos affaires. Quand les faveurs de la fortune dépassent trop l'ordinaire mesure, ceux à qui elles appartiennent cessent de s'appartenir: plus elles sont enviables, plus ils sont épiés, entourés, poursuivis par les cupidités en chasse; il y a trop à gagner avec eux et sur eux pour qu'ils restent les maîtres de leur sort. Dorothée de Courlande subit cette représaille des avantages qui ne comblent pas sans asservir. Plus pauvre, elle n'eût pas été moins précieuse à l'homme désintéressé qui songeait à elle; il se fût peut-être résolu plus vite, et elle ne lui eût pas été disputée par Talleyrand. À l'héritière royalement dotée, écouter son cœur, se marier d'amour comme font les petites gens n'est pas permis. Les rapacités subalternes ont signalé la proie aux grandes ambitions. Les puissances de la politique pèsent cette puissance d'argent et l'emploient pour leurs besoins. Qu'Alexandre et Napoléon, maîtres et sacrificateurs de multitudes, ne s'arrêtent pas à la plainte d'une victime et croient avoir accompli leur devoir en sacrifiant le vœu d'une fiancée aux intérêts d'un utile ministre, cela est naturel. Qu'à ces impassibles unis contre le bonheur de la jeune fille, nul n'ait fait obstacle, que les deux maîtres de son enfance l'aient abandonnée, qu'aux étrangers se soit jointe la protectrice naturelle de ce bonheur, que la fille ait été trompée par sa mère, voilà la tristesse anormale de ce drame. Là encore le secours des dévouements naturels a été ravi à l'enfant par la puissance de privilèges sociaux. L'instituteur et l'institutrice se sentent trop peu de chose pour lutter contre la grande dame, ne veulent pas paraître ingrats envers l'argent reçu d'elle, et cette grande dame, qui dans une existence modeste n'eût pas été une mauvaise mère, a toujours vécu pour la magnificence, les victoires mondaines, et sa vanité fascinée par la vision de Paris étouffe sa tendresse.

Il n'y a dans tant de personnages qu'un beau rôle. Car le prince charmant ne mérite qu'un succès d'estime, il est trop vieux puisqu'il hésite, et l'on est irrité qu'au lieu de courir au secours de sa belle, il semble lui-même la Belle au bois dormant. Seule, la jeune fille veut et combat; pas plus qu'Alexandre, Napoléon ne l'intimide; comme à eux, elle résiste à sa mère; elle ne renonce pas à celui qu'elle a choisi, avant de le croire infidèle. Elle et lui représentent bien leur sexe et leur âge. Quand l'amour se glisse en l'homme mûr, d'ordinaire averti et souvent découragé par ses expériences, l'homme commence par la peur, continue par l'embarras, tente d'accommoder l'accident, peut-être éphémère, de sa passion avec les intérêts durables de sa vie. Quand l'amour apparaît à la femme neuve et presque enfant, elle ne comprend pas qu'il n'ait pas été toujours, ni qu'il puisse diminuer, ni qu'il puisse finir, ni que s'il disparaissait elle-même durât, elle se consacre à lui tout entière, parce qu'il lui parait toute la raison de vivre, et elle montre, par son orgueil de le confesser et son intrépidité à le défendre, combien est naturellement héroïque en elle la première révélation du cœur.

Un mois après les fiançailles, Dorothée de Courlande épousa Edmond de Périgord. Là s'arrêtent les Souvenirs. Ainsi font les contes de fée: à peine unis ceux qui s'aiment et que le récit nous a fait aimer, il se termine. Pourquoi les contes, les moins ennuyeux et non les moins profonds des ouvrages philosophiques, s'achèvent-ils toujours au mariage? Est-ce parce que le bonheur, si nous le savons sûr, a fini de nous intéresser? Ou la vie, même quand elle accomplit les rêves, est-elle moins belle qu'eux? Posséder est-il moins que conquérir? Et mieux vaut-il ne pas décrire des félicités qui déclinent au moment où elles commencent? Ce ne furent pas ces raisons qui décidèrent le rédacteur des Souvenirs à poser la plume. Le mariage lui avait apporté la grande déception, non la seule, sa vie entière avait de quoi captiver les lecteurs qui se plaisent aux épreuves des autres. Mais elle n'écrivait pas pour nous, elle écrivait pour elle. Pour elle, il eût été superflu de répandre sur le papier les tristesses de son âme, il eût été humiliant de rendre publiques des plaintes mises au secret par sa fierté, il eût été cruel de souffrir deux fois en racontant les douleurs qu'elle eût voulu oublier. Pour elle, c'était un oubli de fuir le présent dans le passé, c'était une douceur de revivre les rêves tués par les faits, c'était une consolation de se rendre ce témoignage que le premier espoir de son cœur avait été haut, désintéressé, pur. Et plus les réalités troublaient ou révoltaient la femme, plus elle aimait retourner, petite fille au bal blanc de ses souvenirs.

ÉTIENNE LAMY.

AVANT-PROPOS

Mon père, le duc de Talleyrand, de Sagan et de Valençay, m'a légué ses papiers, parmi lesquels se trouvent des souvenirs et des lettres de ma grand'mère, qui fut comtesse Edmond de Périgord, et porta successivement les titres de duchesse de Dino, de Talleyrand et de Sagan.