Le 26, dans la nuit, cette poignée d'hommes prenait les armes et descendait impétueusement des monts Gibel-Rosso vers Abbate, traversait ce bourg et arrivait sans coup férir au pont de l'Amiraglio, défendu par un régiment napolitain; le 27, à trois heures du matin, trente-deux hommes et seize guides composant l'avant-garde se jetaient sans hésiter sur les troupes qui gardaient les abords du pont, et les forçaient à en abandonner la défense. L'armée avait été partagée en trois colonnes d'attaque: l'une commandée par Bixio, l'autre par Sertori, celle du centre par le général Garibaldi. A quatre heures, chassant l' ennemi de maison en maison, dans le faubourg, les volontaires arrivèrent à la porte de Palerme au milieu de l'incendie allumé par les fuyards dans chacune des maisons qu'ils étaient forcés d'abandonner. A six heures le faubourg était pris. Il y avait en ce moment environ douze mille hommes au Palazzo-Reale, couvrant le front de la ville. La citadelle, avec cinq mille hommes, défendait la gauche, du côté du mont Pellegrini; deux mille hommes, environ, occupaient le faubourg que venait d'enlever l'armée libératrice. Il y avait bien encore quatre mille hommes, mais ils étaient à la poursuite d'Orsini. En attaquant par ce faubourg, le général Garibaldi avait l'intention d'isoler, par un vigoureux coup de main, la citadelle du Palazzo-Reale, et d'offrir en même temps, par ce seul fait, un point d'appui au mouvement insurrectionnel des habitants. A quelques heures d'intervalle, le colonel Orsini atteignait aussi Palerme, ramenant ses pièces, après avoir dérobé adroitement sa marche à la colonne napolitaine qui le poursuivait, et qui, un beau matin, en se réveillant, n'avait plus su retrouver la piste du gibier qu'elle chassait si maladroitement.

On ne saurait se faire une idée du désarroi dans lequel se trouvait déjà en ce moment l'armée royale, et du découragement que les défaites de Calatafimi et de Parco avaient apporté même parmi les soldats les plus résolus. En voici un exemple: après le passage du pont de l'Amiraglio, un jeune volontaire, nommé Kiossoni, Messinois, et dont le père avait été longtemps vice-consul de France en cette ville, se précipita, suivi seulement de quelques camarades, sur une barricade qui barrait le boulevard, à gauche de la porte de Termini, par laquelle les troupes royales rentraient en désordre. Aucun défenseur n'y paraissait; mais, arrivés au sommet, ils virent de l'autre côté, à une cinquantaine de mètres, deux ou trois compagnies, l'arme au pied, qui, en apercevant les casaques rouges, se débandèrent immédiatement dans toutes les directions, laissant nos volontaires se frotter les yeux pour s'assurer s'ils ne rêvaient pas.

Deux braves soldats napolitains étaient restés seuls cernés dans une des maisons du faubourg, et, brûlant jusqu'à leur dernière cartouche, ils ne mirent bas les armes que sur les instances d'un compatriote, volontaire dans l'armée de Garibaldi; ils furent parfaitement traités, et même fêtés par leurs vainqueurs. Ces pauvres diables, pleurant presque de rage, ne savaient de quelle expression flétrir les compagnons qui les avaient abandonnés lâchement.

L'aspect du faubourg était pitoyable. Partout où passaient les Napolitains arrivaient l'incendie et le pillage. Leur fuite précipitée ne les empêcha pas de commettre dans la ville les atrocités qui avaient désolé le faubourg sur la route de Montreal.

Pendant que les Garibaldiens bousculaient devant eux les troupes royales, s'apprêtant à les suivre dans Palerme, ils furent rejoints par quelques volontaires Palermitains, mais peu nombreux. La plus grande partie des jeunes gens et des hommes d'action avaient été éloignés de la ville ou exilés depuis longtemps par la police de Maniscalco.

Du reste l'expiation commençait déjà pour ses agents. Plusieurs sbires, qui essayaient de fuir pendant l'attaque, furent reconnus et écharpés à côté du Jardin des Plantes.

Un autre, voulant forcer les factionnaires napolitains pour chercher son salut dans la fuite, fut fusillé par les siens qui le prirent pour un transfuge.

Dans une petite et misérable habitation, près du pont de l'Amiraglio, vivait une pauvre famille; le père, forcé par les soldats royaux d'aller leur chercher de l'eau, fut malheureusement atteint d'une balle et tué sur le coup. Un instant après, sa maison était brûlée. Sa femme et ses deux enfants n'ont jamais reparu. Tristes scènes qui pâlissent cependant à côté de celles dont l'intérieur de Palerme va être le théâtre.