II
Pour bien comprendre la manoeuvre hardie que ne craignait pas de tenter le général Garibaldi, certain qu'il était du courage et de la détermination de ses volontaires, manoeuvre qui devait d'un seul coup lui donner gain de cause vis-à-vis de troupes démoralisées, il faut se rendre compte de la situation topographique de Palerme, ainsi que des positions qu'occupaient les Napolitains.
Jadis entourée de fortifications assez imposantes qui existent encore pour la plupart, la ville a la forme d'un rectangle dont les côtés les plus petits regardent, l'un la mer, et l'autre la campagne dans la direction de Montreal et Parco. Les deux autres, qui ont au moins trois fois le développement des premiers, font face, l'un au mont Pellegrini et aux campagnes de Castellamare, l'autre aux monts Gibel-Rosso et Abbate. C'est de ce dernier côté que l'armée de Garibaldi se présentait devant Palerme. Deux rues principales coupent presque à angle droit l'espace occupé par la ville. L'une, la rue de Tolède, part du bord de la mer, près de la citadelle, et monte jusqu'au Palais-Royal; l'autre vient couper la première à la place des Quatre-Cantons, presque au centre de la ville, et aboutit à la porte qu'attaquait le général Garibaldi. Chacune de ces voies partage Palerme en deux parties égales, soit en longueur, soit en largeur. Les Napolitains ayant leurs forces réunies aux deux extrémités de la rue de Tolède, le Palazzo et la citadelle, allaient donc trouver leurs communications coupées, si Garibaldi pouvait, sans coup férir, s'emparer de l'autre rue. Il avait encore cet avantage, en occupant le centre de la ville, qu'il donnait la facilité à tous les habitants de se replier sur sa ligne d'opérations et de s'y fortifier sans craindre d'être eux-mêmes surpris par les troupes royales et fusillés sans autre forme de procès. De plus, il empêchait, par cette audacieuse manoeuvre, le ravitaillement des troupes et de l'artillerie du Palazzo-Reale, en les isolant de leur base d'opérations qui était la citadelle et surtout l'escadre.
Aussi les troupes garibaldiennes, que nous avons laissées à la porte de Palerme poussant devant elles les troupes royales, et s'arrêtant un instant pour se reformer en épaisse colonne d'attaque, lancèrent-elles bientôt plusieurs compagnies dans l'intérieur de la ville pour nettoyer les petites ruelles qui viennent aboutir à la porte dont on venait de s'emparer; tandis que le gros de l'armée se jetait, tête baissée, dans la grande voie pour gagner au plus vite la place des Quatre-Cantons. Ce mouvement fut si énergiquement exécuté qu'en moins d'une heure la place des Quatre-Cantons, le reste de la rue et la porte qui est à l'extrémité, étaient au pouvoir des volontaires. Vainement les Napolitains avaient essayé de les arrêter en trois ou quatre endroits. Par un choc irrésistible et presque sans tirer un coup de feu, les casaques rouges, chargeant à la baïonnette, les obligeaient à céder la place et à se retirer en désordre vers la citadelle ou vers le Palazzo-Reale. C'est en ce moment que l'escadre napolitaine, qui jusque-là, s'était contentée d'envoyer quelques boulets dans la direction du faubourg attaqué, commençait à prendre une position plus sérieusement offensive, et manoeuvrait pour trouver un mouillage favorable à son tir. Mais deux frégates seulement parvinrent à s'embosser; les autres, soit mauvaise volonté, ce qui est probable, soit impossibilité, manquèrent leur mouvement et restèrent spectatrices des événements. Ces deux navires, parfaitement placés et balayant la rue de Tolède, commencèrent immédiatement sur la ville un feu violent, qu'ils continuèrent même pendant la nuit. La citadelle, de son côté, ne ménageait ni ses bombes ni ses boulets.
Les barricades commencèrent immédiatement. Élevées par des mains habiles, elles prirent en peu d'heures un développement et un relief incroyables. Il faudrait un volume entier pour en expliquer le réseau. La nuit, qui arriva à temps pour seconder les travailleurs, fut bien employée par les deux partis; car les Napolitains, de leur côté, établissaient des retranchements à toutes les issues venant aboutir au Palazzo-Reale et à la citadelle.
Dans cette ville privée de lumière, et où toutes les maisons semblaient abandonnées, on n'entendait alors que le bruit des pinces et des pioches frappant les dalles des rues et quelques coups de feu échangés au hasard de part et d'autre.
De temps en temps, des coups de canon partant de l'escadre, de la citadelle et du Palazzo, jetaient une lueur rapide dans la rue de Tolède et éclairaient sinistrement les travailleurs des deux partis. Sur les deux heures du matin, plusieurs détachements de volontaires commencèrent à s'avancer par les rues latérales dans la direction du Palazzo-Reale, ainsi que vers la place de la Marine et le ministère des finances du côté de la citadelle. Ce ministère était occupé par quatre bataillons.
La fusillade petilla bientôt partout et la canonnade, qui ne tarda pas à s'y joindre, donna à tous ces engagements partiels les proportions d'une vraie bataille. Mais c'était surtout aux abords du Palazzo-Reale que le combat était le plus vif.
Ou tirait à bout portant au milieu des flammes allumées par les bombes et les obus de la citadelle ou de l'escadre. Peu d'habitants apparaissaient pour se joindre aux troupes libérales. Ils ne trouvaient sans doute pas la poire assez mûre. Leurs maisons restaient impitoyablement fermées, sauf celles qu'ouvrait le feu ou la troupe napolitaine; car ces défenseurs de la royauté ne se faisaient faute ni d'aider l'incendie quand ils ne l'allumaient pas eux-mêmes, ni de piller sans scrupule, et la plume se refuse à retracer les actes d'atrocité commis par ces bandes effrénées.