Plus de trois mille bombes avaient été lancées sur la ville pendant le bombardement. Le temps de l'armistice fut mis à profit par les volontaires de Garibaldi et les habitants de Palerme. Les barricades furent complétées partout; les plus fortes reçurent des canons. Quant aux Napolitains, ils restaient bloqués au Palais-Royal et manquaient totalement de vivres; Garibaldi leur en fit donner. Il fit retirer également, et emporter dans les hôpitaux, tous leurs blessés, et Dieu sait si le nombre en était grand! On apprenait, en même temps, l'arrivée à Marsala d'un fort détachement de volontaires qui venaient grossir l'armée nationale.
Trois ou quatre jours se passèrent ainsi. Garibaldi coupant, taillant administrativement, législativement, militairement, financièrement, et le tout carrément et promptement.
Les décrets se suivaient avec une rapidité inouïe et, certes, on ne peut accuser ses ministres d'avoir occupé des sinécures.
Enfin, le six, le retour du général Letizia, arrivant de Naples, termina les pourparlers et l'armistice provisoire fut remplacé par une capitulation en règle.
Les troupes napolitaines devaient évacuer immédiatement toutes leurs positions de la ville et se retirer dans la citadelle et sur le môle, où leur embarquement aurait lieu avec armes et bagages dans le plus bref délai possible. Les prisonniers civils et militaires encore en leur pouvoir devaient être remis entre les mains du nouveau gouvernement, le jour même où la citadelle terminerait son évacuation. Les troupes campées au Palais-Royal durent donc traverser la ville pour rentrer à la citadelle. Ces douze ou quatorze mille hommes étaient tellement frappés de stupeur et découragés qu'au moment de s'acheminer, ou plutôt de se faufiler dans ce réseau de barricades qui les séparait de la forteresse, ils refusèrent de marcher sans un sauf-conduit et une garde de casaques rouges. Le général Garibaldi souscrivit à leur demande, et on vit cette armée, avec artillerie, cavalerie, génie, etc., défiler tristement au milieu d'une population exaspérée, dont les regards, certes, n'avaient rien de bien rassurant. Une centaine de volontaires formaient l'escorte, protection du reste bien superflue. A peine entrées dans la citadelle, ces troupes y furent consignées rigoureusement. Aussitôt, d'ailleurs, toutes les rues aboutissant à la forteresse furent murées jusqu'à la hauteur du premier et du deuxième étages, et les picchiotti, montagnards, etc., vinrent d'eux-mêmes s'installer autour des remparts, afin d'éviter toute espèce de surprises.
Déjà, depuis plusieurs jours, la cour de Naples prenait ses dispositions pour l'évacuation des troupes de Palerme. On vit mouiller bientôt, sur la rade, une quantité de vapeurs remorquant des transports. Les blessés et les malades partirent les premiers, puis vint le tour du matériel, pêle-mêle avec les hommes. Toutes ces troupes, il faut l'avouer, parurent peu touchées de leur défaite une fois qu'elles se virent sur le pont des bâtiments. Leurs musiques ne cessaient de se faire entendre, et ont les eût prises plutôt pour des conquérants célébrant leur victoire que pour des vaincus forcés, par une poignée d'hommes, d'abandonner une des plus belles provinces de la couronne qu'ils avaient été appelés à défendre. Ainsi vont les choses. Quoi qu'il en soit, l'évacuation marcha grand train, et bientôt devait venir le jour où le pavillon national serait arboré dans toute la Sicile.
Il faut maintenant jeter un coup d'oeil rétrospectif sur tous ces événements, dont la marche rapide nous a fait négliger une foule de faits qui doivent être constatés. Plus de trois cents maisons, brûlées dans le quartier de l'Albergheria par les troupes napolitaines battant en retraite sur le Palazzo-Reale, n'offraient plus, au moment du premier armistice, qu'un amas de décombres encore fumants. On trouvait à chaque instant au milieu de ces débris, des cadavres à moitié calcinés, car les guerriers du roi de Naples avaient égorgé femmes et enfants, et pillé, sans scrupule, tout ce qui leur tombait sous la main. Le couvent des Dominicains blancs fut saccagé, incendié, et les femmes qui s'y étaient réfugiées furent brûlées toutes vives. On repoussait à coups de fusil dans les flammes celles qui cherchaient à s'échapper. Des actes atroces furent commis. En vain, les officiers cherchaient à rappeler leurs soldats aux sentiments de l'honneur militaire. En vain, quelques-uns mirent même le sabre à la main pour empêcher ces infamies. Voyant leurs ordres comme leurs épaulettes méconnus, ils furent obligés d'assister à ces horreurs. Le palais du prince Carini, en face de la cathédrale, fut pillé et brûlé. Les bombes aidant, il n'en restait plus, le 1er juin, que d'informes débris menaçant de crouler dans la rue de Tolède. Les superbes magasins de M. Berlioz, dans la même rue, étaient complétement détruits. Il en était de même du palais du duc Serra di Falco. Un Français, M. Barge, avait cru, en plaçant au-dessus de son magasin nos couleurs nationales, qu'elles empêcheraient sa maison d'être pillée; un officier napolitain donne l'ordre à un clairon de monter enlever le pavillon. Il est lacéré, foulé aux pieds; la porte de la maison enfoncée, et M. Barge, rossé de main de maître avec la hampe même de son pavillon, fut emmené en prison sans autre forme de procès, tandis que, naturellement, sa maison était pillée. Un autre compatriote, M. Furaud, maître de langues, père de six enfants, est assailli dans sa maison, assassiné à coups de baïonnette; quant à ceux-ci, on les a vainement cherchés, ils ont disparu. La demeure du premier commis de la chancellerie fut violée, et les portraits de l'Empereur et de l'Impératrice, qui se trouvaient dans un salon, déchirés à coups de baïonnette. Le couvent de l'Annunziata et presque toutes les maisons de la rue qui mène à la Porta-di-Castro ont été incendiés et pillés. Celui de Santa-Catarina, dans la rue de Tolède, a eu le même sort. On estime à plus de quatre cents le nombre des malheureux qui ont été assassinés ou brûlés. C'est encore en dehors de la Porta-Reale, dans ce beau faubourg rempli de ravissantes habitations de campagne, que s'est exercée à l'incendie et au pillage cette armée de triste mémoire. Ce ne sont ni une ni deux maisons choisies; c'est tout le côté droit du faubourg, en allant à Montreal, dans lequel les Napolitains ont laissé, par l'incendie et le pillage, la trace de leur retraite.
Leur empressement et leur joie, en quittant enfin Palerme, n'ont donc rien qui doive surprendre. Le commandant d'un des transports qui les emmenaient à Naples les a vus compter et énumérer leur butin dans une partie de cartes improvisée le soir sur le gaillard d'avant. Plusieurs de ces héros jouaient vingt piastres sur table, ou, pour mieux dire, sur le pont.
Dans une petite maison qui a voisine le Palazzo-Reale, un infortuné coutelier, ou quincaillier, est assailli à l'instant où il sortait sans armes pour tâcher d'avoir un morceau de pain pour trois enfants qui criaient la faim. A peine dehors, malgré toutes les explications qu'il veut donner, il est saisi, garrotté, et on se dispose à l'entraîner pour le fusiller. Les pauvres enfants arrivent, demandant leur père. Une décharge le jette en bas avec deux de ses enfants; le troisième est tué d'un coup de baïonnette. Assez de ces horreurs, il y en aurait trop à citer. En parcourant ces maisons mutilées, ces décombres sanglants, en voyant, çà et là, les extrémités des cadavres ensevelis sous les ruines, les débris de vêtements, que de drames ne doit-on pas supposer! Et si chacun de ces malheureux pouvait revenir à la vie, quelle longue file de forfaits se dresserait criant vengeance et stigmatisant d'infamie cette armée qui semblait n'avoir pour devise, en ce moment, que pillage et incendie!
Pendant les divers combats qui signalèrent la prise de Palerme, les pertes furent sensibles de part et d'autre. Celles de l'armée royale doivent être portées, au minimum, à deux mille hommes, tués ou blessés; parmi eux se trouvaient plusieurs officiers supérieurs, entre autres le commandant de la gendarmerie, généralement détesté à Palerme, comme tout ce qui tenait à la police, mais auquel il faut cependant rendre cette justice qu'il s'est conduit bravement. Quant aux volontaires, leurs pertes avaient aussi été sensibles. Le brave colonel hongrois Tukery, grièvement blessé à l'attaque du Palazzo-Reale, mourait le 11 juin, après d'atroces souffrances. Carini, dangereusement atteint d'une balle qui lui fracturait le bras presque à la hauteur de l'épaule, au moment où, envoyé par le général Garibaldi, il examinait, sur une barricade, les troupes napolitaines opérant leur retour offensif, était couché pour longtemps sur un lit de douleur. Près de trois cent cinquante soldats étaient tués ou hors de combat.