Plusieurs corps de volontaires s'étaient fait remarquer par l'énergie de leur courage. Les chasseurs des Alpes, à Palerme comme à Calatafimi, firent des prodiges de valeur. A l'attaque du couvent des Benedittini, ils ont été superbes d'entrain et de fermeté. Une seule compagnie de trente-cinq hommes avait eu, depuis son départ de Marsala, vingt-deux tués ou blessés. Il se passa au milieu de ces combats un épisode qui, tout en étant fort original, ne manque pas d'une certaine grandeur.
En tête de beaucoup de détachements de volontaires ou d'habitants de Palerme se trouvaient des moines qui, la croix à la main, et payant de leur personne, entraînaient au feu jusqu'aux moins résolus. Le padre Pantaleone, que Garibaldi avait nommé son chapelain à Calatafimi, se trouvait, au moment le plus chaud de l'action, sur la place de la Cathédrale, à l'angle de la rue qui passe devant l'archevêché. Se souciant moins des balles que de l'excommunication, qu'il avait naguère si lestement conjurée, notre moine guerrier, avec sa figure exaltée et intelligente, encourageait bravement son monde et il était facile de lire dans ses yeux que, s'il ne mettait pas les mains à la besogne, ce n'était pas par timidité.
Cependant, malgré le feu soutenu des volontaires, la barricade napolitaine attaquée tenait toujours. Les balles allaient leur train, démolissant, par-ci par-là, quelques jambes, quelques bras, au grand désespoir de notre aumônier qui ne ménageait pas les anathèmes à l'ennemi, chaque fois qu'il voyait tomber un de ses braves volontaires. Le padre Pantaleone portait une grande croix de chêne d'au moins deux mètres de haut et, dans les instants difficiles, il la brandissait vigoureusement au-dessus de sa tête. Las, enfin, de cette fusillade qui n'aboutissait à rien, notre chapelain s'élance, sans souci ni vergogne, tout seul, sur la barricade napolitaine, en grimpe les étages successifs au milieu d'un miserere de balles coniques, puis, arrivé au sommet, se met, dans son langage le plus sympathique, à faire aux soldats de François II un discours approprié à la circonstance: il cherche à leur expliquer brièvement comme quoi cette guerre fratricide est honteuse pour l'humanité, comme quoi Dieu la défend, comment enfin la résistance est inutile puisque Garibaldi est l'ange de la liberté et que le Dieu des armées marche avec lui.
Les soldats royaux, étonnés de cet aplomb et du courage du prédicateur, finissent par laisser leurs cartouches tranquilles et leurs fusils se refroidir. On en était même au plus pathétique du discours, lorsque le capitaine qui commandait s'aperçoit que les Garibaldiens, en gens bien avisés, profitaient insensiblement de la situation et touchaient déjà la barricade. Il saisit une arme, couche en joue le padre Pantaleone qui ne bronche pas et lui envoie à bout portant un coup de fusil qui brûle son froc et lui brise la croix dans les mains. Sans s'émouvoir, le padre en ramasse les morceaux pendant que les Garibaldiens escaladent la barricade. Les soldats se hâtent de décamper et le capitaine est tué. Un volontaire saisit son sabre, le padre Pantaleone attrape le ceinturon, le passe en sautoir, et, se précipitant à la suite des fuyards, il plante le tronçon de sa croix dans le ceinturon du défunt capitaine en s'écriant, de sa plus belle voix: «Allez, allez, sicaires d'un tyran, reporter à votre maître que le padre Pantaleone a mis la croix là où était l'épée.»
C'est le sens sinon le texte de ses paroles, car notre langue est pauvre pour traduire quelques expressions un peu emphatiques du bel idiome italien. Un autre moine, de l'ordre des Cordeliers, fit, sur la place de la Marine et pendant plus de deux heures, le coup de feu avec quatre soldats napolitains embusqués dans une construction commencée presque en face du ministère des finances. Au bout de ce temps, on vit un de ces soldats rallier eu toute hâte un fort peloton qui était au coin du ministère. Le cordelier en conclut que, si les autres ne s'en allaient pas, puisqu'ils ne tiraient plus c'est qu'il devait leur être arrivé des choses graves et que leur position étant fort hasardée, vu la quantité de projectiles qui pleuvaient dru comme grêle, il était de son devoir, à lui, d'aller les trouver pour leur porter les consolations de son ministère. Il posa tranquillement son fusil, rejeta son froc en arrière et traversa la place pour disparaître dans la bâtisse en question. Quelques instants après, on le vit reparaître avec un blessé qu'il portait comme un enfant. Trois fois il fit le même voyage, trois fois il ramena son homme; la dernière fois, à l'instant où il franchissait sa barricade, la même balle qui lui fracassait le bras, tuait roide l'infortuné pour lequel il se dévouait. Sans s'émouvoir, il posa à terre son fardeau, lui récita les prières des morts et s'en fut ensuite à l'ambulance.
Un jeune volontaire vénitien, déjà blessé assez gravement à Calatafimi, se précipite à l'attaque du couvent des Benedittini et s'efforce, à coups de hache, de briser une petite porte latérale pouvant donner accès dans le couvent. Les balles pleuvent sur lui de toutes parts, un obus vient, en ricochant, éclater au-dessus de sa tête et le couvrir de gravats. En vain ses camarades le rappellent. «Je ne suis plus bon qu'à être tué, leur crie-t-il, au moins, en mourant, je rendrai encore un service.» Exaltés par cette intrépidité, deux d'entre eux le rejoignent et cherchent à l'entraîner. En ce moment, un canon de fusil passe par une fenêtre immédiatement au-dessus de la porte et le malheureux reçoit le coup en pleine poitrine. Ses camarades ne rapportent qu'un cadavre.
Dans les rues qui mènent à la Piazza di Bologni, la lutte fut sérieuse. Les soldats royaux, comme partout ailleurs, incendiaient et pillaient. Les malheureux habitants de ce quartier, éperdus d'effroi, essayaient de fuir dans toutes les directions, entraînant femmes et enfants; ce n'étaient partout que gémissements et lamentations. Quelques hommes déterminés se réunissent en armes à l'angle d'une petite impasse, en occupent la maison et s'y barricadent après y avoir donné l'abri à quantité de femmes et d'enfants. Quelques instants après, cette maison est attaquée; mais on s'y défend vigoureusement. Les femmes, reprenant courage, font pleuvoir sur les assaillants une grêle de tuiles, de vases de toutes sortes, enfin ce qui leur tombe sous la main.
Une bombe vient s'abattre sur le toit, entraîne le troisième et le quatrième étages, et, en éclatant, tue et blesse encore plusieurs femmes et des enfants. Quelques moments après, les flammes viennent se joindre aux balles napolitaines.
De huit qu'ils étaient, les assiégés ne comptent plus que cinq hommes, dont un blessé. Cependant, des femmes, des enfants, des vieillards les supplient de ne pas les abandonner. Il faut prendre un parti; le blessé et un de ses camarades grimpent au faîte de l'édifice qui menace ruine; on y hisse, les uns après les autres, les malheureux réfugiés, et, lorsque tous sont à l'abri dans une maison dont l'issue donne sur une rue inoccupée par l'armée royale, les trois braves gens qui continuaient à lutter avec les royaux, battent eux-mêmes en retraite, n'abandonnant qu'une ruine ensanglantée.
Dès le 8 juin, des débarquements de volontaires s'effectuaient un peu partout.