Du 9 au 11, une petite escadre partait de Gênes. Elle se composait de l'Utile, remorquant le Charles and Jane, le premier commandé par le capitaine Molessa, le second par le capitaine Quain; puis venaient le Franklin, capitaine Orrigoni, un des anciens compagnons d'armes de Garibaldi dans la Plata; l'Orregon, capitaine West; le Washington, dont les volontaires étaient commandés par le colonel Baldeseroto. Environ 3,000 hommes étaient répartis sur ces différents navires et c'était le renfort le plus considérable que l'on eût encore reçu. Medici commandait en chef.
Partis à quelques heures d'intervalle, ces navires firent des routes diverses pour atteindre Cagliari où était le rendez-vous général. Tous y arrivèrent heureusement, excepté l'Utile et le bâtiment qu'il remorquait.
Se trouvant dans le N.-E. du cap Corse, à environ douze milles au large, ces deux navires furent approchés par une corvette à vapeur battant pavillon français. Bientôt un canot accosta et un officier, s'exprimant parfaitement en français, vint demander où l'on allait et offrir même la remorque de son bâtiment pour gagner les côtes de Sicile, si telle était la destination des navires. Ces propositions furent accueillies par les volontaires aux cris de Vive la France! vive Garibaldi! Toutefois le capitaine crut devoir refuser la remorque offerte si galamment. Le canot retourne à son bord; mais à peine est-il arrivé qu'un changement à vue s'opère sur la corvette de guerre. Les mantelets des sabords, rapidement abaissés, laissent apercevoir les pièces détapées et l'équipage en branle-bas de combat. Le pavillon français glisse le long de sa drisse et est remplacé par le pavillon napolitain en même temps qu'un coup de canon à boulet signifiait aux deux navires l'ordre de stopper et d'amener leurs pavillons.
L'Utile portait le pavillon piémontais et le Charles and Jane, celui des États-Unis. Les capitaines se refusèrent à amener leurs pavillons, mais ils durent se résigner à se laisser emmener, non sans protester. Quel triste moment eussent passé les marins de la Fulminante (c'est le nom de la corvette napolitaine), si les volontaires avaient pu sauter sur son pont. Faute de mieux, ils leur lancèrent toutes les malédictions que le vocabulaire italien peut offrir. Pendant que la diplomatie s'occupait de cette affaire, les autres bâtiments de l'expédition atteignaient Cagliari, et, de là, mettaient le cap sur Castellamare, dans le golfe de ce nom, où devait s'effectuer leur débarquement. Le 18 juin, en effet, on apprit à Palerme l'arrivée du convoi de Medici. Un navire débarquait ses troupes à Santo-Vito, et les deux autres à Castellamare. Il est aisé de se figurer l'allégresse générale en apprenant l'arrivée à bon port de cette petite division qui, outre trois mille hommes aguerris, apportait encore dix mille fusils et une grande quantité de munitions. Aux illuminations quotidiennes se joignirent immédiatement toutes sortes de concerts en plein vent, des promenades aux flambeaux avec force drapeaux et force Viva la liberta!
Le général Garibaldi était immédiatement monté à cheval pour assister au débarquement de ces renforts.
Mais, vers minuit, au moment où le calme commençait à se faire, grâce à la fatigue des musiciens et à l'enrouement des criards, à l'instant, enfin, où les illuminations commençaient à s'éteindre et les habitants à s'endormir, quelques coups de canon de fort calibre se firent entendre au large et vinrent éclairer de leur lueur sinistre les sommets du mont Pellegrini, ainsi que les mâtures des navires qui étaient sur rade. A la première détonation, chacun dresse l'oreille; à la seconde, on saute de son lit; à la troisième, on est presque habillé, enfin, à la quatrième, les fenêtres et les portes commencent à s'ouvrir, les femmes à trembler et les enfants à piailler. Dans les rues, les factionnaires regardent si leurs amorces sont bien on place et redoublent leurs cris de: Sentinelles, veillez! Les bourgeois se groupent à chaque carrefour, et les suppositions vont leur train. Dans les casernes, les clairons écorchent les airs les plus variés pour appeler aux armes les volontaires. Enfin, au palais, tout le monde s'inquiète, et le commandant, en l'absence du général Garibaldi, commence à envoyer dans toutes les directions des ordonnances à la recherche des nouvelles.
Quelle voix mystérieuse annonce tout dans ces circonstances? On apprend bientôt qu'il n'est arrivé que trois navires à Castellamare. Le quatrième et son remorqueur manquent.
La canonnade devient plus vive, elle semble parfois se rapprocher de l'entrée du port de Palerme.
On sent s'agiter dans l'ombre toute cette ville surprise dans son premier sommeil. Parmi les suppositions, la plus probable est que la croisière napolitaine, après s'être emparée du navire manquant et qu'elle fait semblant de combattre en ce moment, se dirigera vers ceux qui débarquent. Tout le monde court et s'agite. Les postes en armes se dirigent vers le quai. On entend tomber, çà et là, sur les dalles des rues, les baguettes des fusils chargés par des mains encore inexpérimentées. Enfin, de sourds piétinements, venant du côté des casernes, indiquent que les troupes sont en marche. Malheureusement, l'âme de toute l'armée est absente; le général Garibaldi est à Castellamare.
Les décharges continuent toujours, plus multipliées et plus rapprochées. Il est deux heures. L'inquiétude est à son comble. On se voit déjà à la veille d'un nouveau bombardement.