D'après les conditions de la capitulation, les troupes devaient sortir avec armes, bagages et les honneurs de la guerre, mais sans munitions; les pièces de campagne devaient être partagées ainsi que celles de position; quant aux chevaux de la cavalerie, ils restaient à l'armée nationale avec la moitié des mulets.
Le total des troupes enfermées dans la citadelle s'élevait à près de 4,000 hommes d'infanterie, 240 chasseurs à cheval et deux batteries d'artillerie. Il y avait, de plus, 90 blessés et 6 officiers dont 5 amputés.
Le 24, dans la journée, l'embarquement commençait et, le 25, la citadelle était remise à l'armée nationale. Il y eut, dit-on, au dernier moment de l'évacuation, un événement assez curieux. La garnison napolitaine avait emporté, naturellement, les pièces de canon que lui accordait la capitulation. Mais, lorsque la citadelle fut remise, on prévint le général Garibaldi que les pièces qui lui étaient échues en partage avaient été enclouées par les Napolitains avant de partir. Garibaldi, furieux de ce procédé déloyal, se hâta de se rendre de sa personne à bord de l'amiral napolitain et se fit remettre un nombre de pièces égal à celles enclouées.
Avant d'en terminer, pour toujours probablement, avec Milazzo, il faut convenir qu'enfermée dans une citadelle, sans vivres, sans espoir d'être ravitaillée, l'armée royale semblait n'avoir d'autre ressource qu'une capitulation à merci. Cependant, il faut le dire à l'honneur du général Bosco, il n'a pas un seul instant faibli ni démenti son caractère de soldat. Si, comme général, il a fait une singulière manoeuvre en se laissant acculer à la presqu'île de Milazzo, il a racheté cette erreur par un grand courage et une véritable dignité dans sa conduite.
Les rapports entre le Dictateur et le général Bosco sont restés tout le temps dans les termes de haute convenance et de parfaite courtoisie, quoi qu'en aient pu dire certaines versions triviales suggérées par l'exagération des partis.
Quant à la ville de Milazzo elle-même, hélas! il faut encore l'avouer, ses braves habitants n'avaient trouvé rien de plus simple que de décamper en toute hâte. La jeunesse guerrière de cette cité de 12,000 âmes ne fournit pas plus de volontaires à Garibaldi que de renforts au général Bosco. Cependant c'était une des villes citées pour leur royalisme.
Ce qu'il y a de certain, c'est que chacun était déménagé avec armes et bagages, emportant matelas et couvertures. C'est à peine si l'on put trouver de la paille pour les blessés, aussi bien d'un parti que de l'autre. Les quelques citadins retenus par des motifs quelconques dans la ville, refusaient sans honte un verre d'eau aux blessés. Quant au linge et à la charpie confectionnée par les charmantes péninsulaires, la quantité en aurait pu tenir dans une coque de noix. Le pharmacien de l'endroit lui-même avait emballé ses remèdes et ses purgations.
Aussitôt que les événements de Milazzo parvinrent à Messine, il y eut grand mouvement militaire et brouhaha général sur toute la ligne. Les troupes de réserve furent massées en face de la citadelle, sur le champ de manoeuvres de Terranova, pendant que de fortes colonnes s'établissaient sur toutes les hauteurs environnantes. La cavalerie seule était, par ordre supérieur, évacuée en toute hâte, et à force de transports, sur Reggio.
Le 22, les bâtiments de guerre étrangers étaient invités, le plus poliment possible, à aller mouiller partout ailleurs que dans le port, où ils gênaient l'oeuvre probable de destruction de la ville par la citadelle; tandis que les navires de commerce recevaient l'ordre de déguerpir immédiatement sans tambour ni trompette, emportant leur chargement d'habitants émigrés. On vit donc, dès le matin, de longs chapelets de bâtiments de toutes sortes remorqués, qui par des embarcations, qui par de petits vapeurs, gagner les mouillages de la Grotta, du Ringo, du Paradis, etc., et venir, comme en 1848, s'abriter sous les pavillons des vaisseaux de guerre étrangers. Ce fut un spectacle singulièrement, mais aussi tristement pittoresque, que celui de cette ville nomade installée sur la plage de toutes les manières les plus bizarres qu'il soit possible de se figurer. Que l'on s'imagine, en effet, une agglomération compacte de trois ou quatre cents bâtiments de commerce et barques de pêche; autant de bateaux, de canots qu'il pouvait en tenir blottis les uns contre les autres, halés à terre; les uns en bon état, les autres tombant en ruine; ceux-ci bien espalmés, embarcations de luxe, celles-là de vraies arches de Noé, galipotées, goudronnées et sentant le vieux poisson à dix kilomètres à la ronde: tout cela couvert de tentes bariolées plus étranges les unes que les autres. En vérité, on ne saurait avoir idée de cette ville aquatique, qui va servir de refuge à toute une population. A terre, sur la plage, ce sont des gourbis, des profusions de haillons accrochés à toute espèce de choses, des feux qui brûlent pour faire la cuisine, des myriades d'enfants, mâles et femelles, qui gigottent, partie dans le sable, partie dans l'eau, à qui mieux mieux. De toutes parts, des puits creusés dans le sable pour fournir une eau saumâtre à des gens qui meurent de soif. Puis, le long du chemin qui suit la mer, des maisons bondées d'habitants; une route où l'on ne saurait circuler qu'au pas, tant il y a de monde et d'obstacles. Tout cela cause, crie, hurle, boit, mange, sans souci et avec une tranquillité parfaite. N'est-on pas hors de la portée des canons de la citadelle et sous ceux de la France et de l'Angleterre? En rade, c'est encore plus curieux: ici, un vieux prélart de toile cirée, une vieille tente en coutil, jadis les beaux jours du gaillard d'arrière d'un paquebot, abritent une pauvre mais nombreuse famille, entassée pêle-mêle, depuis l'aïeul jusqu'aux arrière-petits-enfants, dans une lourde barque de pêche; là, des tapis de Turquie, des couvertures africaines ou espagnoles étalent, sur le pont d'un brick-goëlette ou d'une belle balancelle catalane, le luxe de leurs brillantes couleurs. Plus loin, un caboteur moins luxueux a désenvergué ses voiles pour mettre à l'abri sa population passagère, et partout un luxe inouï de bibelots de toutes natures, d'ustensiles de toutes sortes, de poteries, de batteries de cuisine, de poêles et de poêlons, de gargoulettes de formes variées, accrochés de ci, de là; des montagnes de matelas s'alignant le soir à la belle étoile, les uns à côté des autres; puis, comme à terre, à bord de chacun de ces bateaux en particulier, un monde d'enfants, glapissant, braillant, gémissant à qui mieux mieux, des mères aux voix criardes et discordantes, des chiens qui aboient, des moutons qui bêlent, et toujours cette inimitable odeur de poisson grillé, d'ail frit, d'oignons sautés, au milieu d'une atmosphère de fumée à vous faire éternuer pendant vingt-quatre heures. C'est à y perdre l'ouïe et l'odorat.
Malheureusement, tout cela est de la triste comédie. Si on rit par ici en regardant, on est tenté de pleurer par là en détournant les yeux; ce sont d'affreuses misères qui, certes, eussent ajouté de graves maladies au fléau de la guerre, si une position aussi hétéroclite eût duré quelques jours de plus. On a vu des embarcations, une entre autres sur laquelle il y avait dix-huit enfants dont le plus âgé n'avait pas douze ans, rester plus de quarante heures sans avoir un morceau de galette ou de biscuit à distribuer à leur population; et, sans la générosité de quelques riches propriétaires des maisons de campagne environnantes, beaucoup de ces malheureux n'eussent certainement pu trouver à soutenir leur existence. Le besoin n'était pas seulement l'effet du manque d'argent, car, même à prix d'or, il était difficile de trouver quelque chose. Beaucoup de ces pauvres gens vivaient au jour le jour avec leurs enfants, n'ayant à se partager qu'une ou deux maigres pommes de terre. Heureusement cette triste situation ne dura qu'une semaine; sans cela, en vérité, et pour empêcher tout ce monde de mourir de faim, il eût fallu forcément, je crois, que les bâtiments de guerre vidassent leur soute à biscuit. Ce qu'il y avait de consolant, c'était de voir qu'en somme, cette population prenait assez philosophiquement son parti et endurait ses privations avec une résignation digne d'un meilleur sort.