Chaque jour, plusieurs bataillons s'y rendaient le soir de Messine et le lendemain étaient relevés par d'autres. Ils faisaient, pendant douze heures de jour, l'office de travailleurs et, pendant la nuit, celui de soldats. Car l'ennemi était maître du détroit; ses nombreux vapeurs le sillonnaient en tous sens; puis, les côtes de Calabre étant couvertes de troupes napolitaines, il paraissait chose bien facile, par une nuit obscure, de jeter à terre sur les plages du Faro quelques milliers d'hommes.
Le général Garibaldi allait tous les jours inspecter lui-même les travaux de ces fortifications passagères et il en profitait pour passer en revue les bataillons de garde. Il avait toujours soin d'arriver sur les trois heures ou trois heures et demie du matin, c'est-à-dire à l'heure où les appels avaient lieu. On y vit s'élever d'abord, comme par enchantement, une batterie de huit pièces de trente-deux avec des parapets d'une épaisseur moyenne de dix mètres. C'était la plus rapprochée du fanal.
Un chemin couvert reliait cette batterie à une deuxième de trois pièces de soixante-huit, tirant en barbette. L'espèce de courtine produite par le chemin couvert qui reliait ces deux batteries, était armée elle-même de plusieurs pièces de vingt-quatre, de caronades et de deux obusiers de seize. Puis venait, à l'entrée du village, une troisième batterie; une quatrième fut élevée un peu plus tard à l'entrée du canal et une cinquième vis-à-vis l'église du Faro. Une grosse tour d'origine anglaise, construite près du village, fut armée d'une caronade et d'une superbe coulevrine en bronze portant les armoiries des chevaliers de Malte. Les plates-formes du fort du fanal reçurent elles-mêmes huit pièces de gros calibre. Tout cet ensemble présentait vers le détroit un front assez respectable pour ne pas être à dédaigner.
Ces travaux avaient été commencés primitivement sous la direction d'un officier français. Mais le général Orsini, ayant quitté le ministère de la guerre, vint prendre le commandement en chef de l'artillerie de l'armée méridionale et, en cette qualité, celui du Faro. Il n'eut rien de plus pressé, naturellement, que de trouver mal tout ce qui avait été fait, d'en modifier beaucoup les détails et quelque peu l'ensemble. Il eût peut-être mieux fait de laisser les choses aller leur train et de tâcher de trouver des soldats aux nombreux officiers d'artillerie, sachant tout excepté ce qu'était un canon, qu'il avait amenés de Palerme avec lui. Il y avait, en résumé, de quoi mettre trois officiers par pièce ou peu s'en faut.
Dès le 10 août, la pacifique presqu'île du Faro s'était métamorphosée en camp retranché. Sur la plage, en regard du détroit, s'alignaient trois cents ou trois cent cinquante barques de pêche, future flottille de débarquement. A leur droite, deux batteries de campagne, trophées de Milazzo et de Calatafimi, deux batteries d'obusiers de montagne, provenant de la fonderie de canons improvisée à Palerme, et une section d'obusiers de seize resplendissaient au soleil, abritées en arrière par une forêt de baïonnettes en faisceaux, au milieu desquels se promenaient les factionnaires de chaque bataillon. Tout le village n'était lui-même qu'une vaste caserne où allaient et venaient constamment des convois de vivres et de munitions.
Pendant qu'au Faro tout était aux travaux, au débarquement et à la guerre, dans la bonne ville de Messine, qui avait rêvé pour l'avenir le calme et la tranquillité, rien n'était plus à la paix.
L'inquiétude recommençait à battre en brèche le courage des habitants, et l'appréhension d'un autre bombardement venait de nouveau les empêcher de dormir.
En effet, la cour de Naples, en espérant un instant arrêter diplomatiquement Garibaldi, avait pu s'imaginer qu'en faisant la part du loup elle le rassasierait, et avait projeté l'abandon de la Sicile pour conserver le reste du royaume; mais revenue de son erreur, elle commençait à s'émouvoir singulièrement de ces préparatifs de débarquement et de leur apparence menaçante.
Elle savait que les forces de Garibaldi s'élevaient déjà à plus de vingt mille hommes, véritables soldats, sans compter les non-valeurs et les inutilités. Des forts de la Torre del Cavallo, elle pouvait faire compter les canons de l'aventurier, du brigand auquel, cependant, on donnait le nom de général dans toutes les transactions de Palerme, de Milazzo et de Messine. Elle s'effraya donc à juste titre. Cet effroi gagna naturellement le général Clary, commandant de la citadelle, qui après avoir bien cherché, finit par trouver qu'évidemment les environs de Messine et, par suite, le Faro devaient être soumis aux termes et règlements de l'armistice et qu'en conséquence, l'armée méridionale devait aller faire plus loin ses préparatifs d'envahissement; les batteries qu'on élevait au Faro étant en fait selon lui des ouvrages agressifs contre la libre circulation du détroit et même contre les positions napolitaines des côtes de Calabre. C'était une interprétation libre et surtout large. Aussi, sa vive réclamation fut-elle réfutée encore plus vivement. Il s'en suivit pas mal de pourparlers et pas mal de notes échangées. Comme chacun tenait bon de son côté, il arriva ce qui arrive presque toujours en pareille circonstance, c'est que, de guerre lasse, on en resta là. Les Garibaldiens continuèrent leurs préparatifs, et le général Clary conserva l'avantage de pouvoir les examiner tout à son aise avec sa longue-vue de l'observatoire de la citadelle. Quant aux habitants, ils firent comme le général Clary; ils en prirent leur parti.
Bien des moyens furent employés pour réchauffer la tiédeur belliqueuse des citadins. Un des plus originaux fut, sans contredit, les harangues en plein air renouvelées des Romains d'autrefois. Voilà le Forum, voilà la tribune aux harangues, voilà surtout le grand peuple. Mais hélas! le Forum est une petite place mesquine et froide, et la tribune aux harangues est représentée par des tréteaux de saltimbanque.