V

Pendant que les Garibaldiens se casernaient de leur mieux et partout où ils pouvaient, l'armée royale, entassée vis-à-vis la citadelle, se hâtait d'opérer son évacuation. Tous les vapeurs de guerre napolitains et les transports se mettaient à la besogne. C'est à Reggio que la plus grande partie était transportée. D'autres étaient dirigés sur Scylla et la Bagnara. Le général Clary ne voulait se réserver, dans la citadelle, que le nombre d'hommes strictement nécessaire pour sa défense. Un mois plus tard, à la date du 31 août, il ne restait plus au gouvernement royal que trois points dans toute la Sicile: la citadelle de Messine, celle d'Augusta et la ville de Syracuse.

Laissons donc cette armée gagner avec enthousiasme la terre ferme, et revenons aux Garibaldiens. De grandes mutations avaient eu lieu dans l'armée nationale. Les généraux de brigade Cosenz, Medici, Carini et Bixio avaient été élevés au grade de majors généraux. Le colonel Ehber passait général de brigade. L'armée devait s'appeler désormais armée méridionale. Organisée définitivement, elle se composait de quatre divisions d'infanterie, d'une brigade d'artillerie et d'une brigade de cavalerie. Un appel aux armes avait été fait aussi à la jeunesse messinoise qui n'avait pas mis beaucoup plus d'empressement, pour ne pas dire moins, que celle de Palerme à s'enrôler sous les couleurs piémontaises. Bien plus, beaucoup de Siciliens, de Messinois entre autres, déjà incorporés dans l'armée, ne se gênaient pas pour manifester tout haut leur répugnance à passer dans les Calabres. Il y eut même, à ce sujet, une histoire que l'on peut raconter sans en garantir l'authenticité quoiqu'elle soit parfaitement dans les idées de la population de Messine. Un général ***, ayant appris qu'un bataillon, entre autres, de recrues siciliennes déclarait qu'il ne passerait pas sur le continent, avait fait réunir les hommes et leur avait adressé une allocution dont voici à peu près le résumé:

«Vous êtes de braves enfants de la patrie. Elle vous est reconnaissante, le général Garibaldi aussi et moi de même. Mais voire rôle est de défendre la Sicile, le nôtre d'aller en Italie. Par conséquent, il n'y a pas d'inconvénient à vous déclarer que ceux d'entre vous qui voudront partir volontairement pour partager nos dangers seront seuls appelés à ce service. Les autres resteront dans les dépôts.» Ce bataillon se composait d'environ 350 hommes. Six se déclarèrent prêts à combattre de nouveau pour la liberté et à passer en Calabre. Comme le courage de ces six volontaires faisait honte aux autres, ils ne trouvèrent rien de mieux que de les huer. Les mauvaises langues prétendent que le général, qui n'avait voulu que s'assurer sérieusement du plus ou moins de bonne volonté des hommes du bataillon, avait pris ses précautions. Tous ces héros, au lieu d'être renvoyés chez eux auraient été immédiatement divisés par faibles fractions et incorporés dans d'autres bataillons avec lesquels ils durent marcher bon gré mal gré. Du reste, une grande preuve de la froideur de cette nation pour le métier des armes, c'est la mauvaise humeur générale avec laquelle fut accueilli le décret de la conscription, et l'opposition qu'il souleva dans toutes les villes et campagnes de la Sicile. Le discours que le Dictateur prononça, en faisant ses adieux à Messine, et que l'on trouvera plus loin, vient lui-même attester que c'était avec peine que la jeunesse endossait le baudrier.

Néanmoins, de Palerme à Messine, ce n'était qu'une suite non interrompue de détachements de volontaires accourus de divers points du continent; la plupart de ces détachements étaient très-nombreux et allaient le plus vite possible rejoindre l'armée méridionale.

Presque tous ces convois arrivaient de Gênes, dirigés par Bertani et sous le commandement de leurs officiers particuliers. C'étaient, en grande partie, des soldats et des officiers piémontais, lombards, toscans et florentins, ainsi que quelques Vénitiens, mais en petite quantité. Tous, généralement, étaient assez bien équipés et armés.

Une foule de décrets parurent à Messine dès l'arrivée du Dictateur. Les plus importants furent une suite d'arrêts des plus sévères contre tout attentat à la vie, aux biens ou à la sûreté individuelle de quelque individu que ce fût, y compris tous les employés de l'ancien gouvernement, même les sbires. Presque chacune des infractions à ce décret était justiciable des conseils de guerre, dont le jugement, exécutoire dans les vingt-quatre heures, entraînait la peine capitale. Les autres décrets avaient principalement rapport à la garde nationale, aux finances et aux fournitures des troupes. Il serait trop long de les énumérer.

Dès le lendemain de son arrivée à Messine, le Dictateur, avec la fixité d'idées qui lui est particulière, commençait les préparatifs du débarquement en Calabre. Pour cela, il fallait non-seulement une base d'opérations qui était la Sicile tout entière, mais un point de départ. Messine, devenue une ville neutre, bien que la circulation des pavillons des deux partis y fût autorisée, ne pouvait convenir. De plus, l'ennemi aurait trop facilement su tout ce qui s'y passait. On choisit donc le Faro.

Le Faro est un village situé à l'extrémité d'une pointe de sable à laquelle il a donné son nom et qui, lorsqu'on arrive à Messine par le Nord, se trouve à droite de l'entrée du détroit. Deux étangs d'eau salée, communiquant avec la mer par un canal à moitié comblé, occupent l'entrée et le centre de cette espèce de presqu'île. Ce sont les Anglais qui, lors de leur occupation, ont creusé ce canal pour abriter dans les étangs les nombreuses canonnières qu'ils entretenaient le long de la côte. A l'extrémité du Faro se trouve un fanal construit au centre d'un petit fort carré et casematé. A un kilomètre environ de celui-ci, sur la côte du large en dehors du détroit, existe un fort bastionné qui avait été abandonné avec armes et bagages par les Napolitains le surlendemain de l'affaire de Milazzo. Depuis la tour du Faro jusqu'au village, ce ne sont absolument que des sables au milieu desquels s'efforcent de surgir quelques touffes de cactus et de figuiers de Barbarie. La population est composée presque exclusivement de pilotes du détroit et de pêcheurs d'espadons.

Du Faro à Messine, il existait il y a quelques années des batteries et des tours casematées, les unes très-anciennes, les autres datant de l'occupation anglaise ou même plus modernes; mais tout cela avait fini, faute d'entretien, par tomber en ruines, et il n'y existait pas un canon au moment où se passaient ces événements. La route stratégique elle-même était dans un fort triste état. L'artillerie y fut donc immédiatement dirigée, et immédiatement aussi, fut commencé un ensemble de travaux de fortifications et de batteries, défensives pour le Faro, et offensives pour le détroit.