Ce qui dura toute sa vie, ce qui la consola infailliblement et toujours dans ses heures de détresse, ce fut l'amour de la nature, un des rares amours qui ne trompent pas. Cet amour fut le plus sûr de son inspiration et la moitié au moins de son génie. Personne, comme elle, avec des mots, de simples mots choisis et combinés entre eux, de ces mots qui servent à chacun de nous et qui expriment les sensations communes avec une désespérante froideur, personne n'a réussi à traduire, dans la réalité vivante d'un paysage, ces lumières et ces ombres, ces harmonies et ces contrastes, cette magie des sons, ces symphonies de la couleur, ces profondeurs et ces lointains des bois, cet infini mouvant de la mer, cet infini étoilé du ciel. Personne surtout n'a su comme elle saisir, exprimer cette âme intérieure, cette âme secrète des choses qui répand sur la face mystérieuse de la nature le charme de la vie.

À quoi tient cette supériorité de peintre de la nature, qui frappe au premier aspect chez Mme Sand? La première raison qui s'offre est si naïve que j'ose à peine l'exprimer. Mme Sand voit la nature, elle la regarde, elle ne l'invente pas. La preuve en est dans la netteté des détails et de l'ensemble, qui fait voir exactement ce qu'elle voit elle-même. La pensée du lecteur reconstruit avec facilité les grandes scènes qu'a décrites son ample et souple pinceau. J'ai trouvé l'explication de cet effet si simple, et pourtant si rare, dans ces lignes jetées au bas d'une page perdue: «Il est certain, dit Mme Sand, que ce qu'on voit ne vaut pas toujours ce qu'on rêve. Mais cela n'est vrai qu'en fait d'art et d'oeuvre humaine. Quant à moi, soit que j'aie l'imagination paresseuse à l'ordinaire, soit que Dieu ait plus de talent que moi (ce qui ne serait pas impossible), j'ai le plus souvent trouvé la nature infiniment plus belle que je ne l'avais prévu, et je ne me souviens pas de l'avoir trouvée maussade, si ce n'est à des heures où je l'étais moi-même.» Le trait propre de Mme Sand, c'est précisément d'avoir une imagination qui ne précède pas son regard, qui ne déflore pas son plaisir, qui n'interpose pas les jeux d'un prisme personnel entre elle et la nature. Elle voit la nature telle qu'elle est, longuement, profondément. Elle garde gravé en traits indélébiles le tableau qui a passé sous ses yeux, elle le conserve inaltéré. On pourrait dire qu'elle apporte plus de mémoire imaginative que d'imagination dans ses souvenirs et ses visions de la réalité. C'est même cette absence d'un brillant défaut qui donne aux traits de son paysage une si lumineuse précision. Un des grands peintres de son temps, M. de Lamartine, avait trop de splendeurs dans son âme pour bien voir au dehors. Je parierais qu'il trouvait toujours la nature moins belle qu'il ne l'avait prévu. L'éclat de son rêve éclipsait la réalité tant qu'elle était sous ses yeux, et, plus tard, quand il voulait revoir dans son souvenir le paysage entrevu, quand il voulait le peindre, c'était encore son imagination qui travaillait autant que sa mémoire. Sa peinture était splendide, mais confuse; elle avait la mobilité scintillante d'un rayonnement; le regard ébloui ne pouvait ni s'y fixer ni en rien saisir avec tranquillité.

L'art fatigue à la longue l'esprit. La nature le repose et le récrée sans cesse. Quand Mme Sand voyageait en Italie, son compagnon de voyage, Alfred de Musset, n'était avide que de marbres taillés. «Quel est donc, disait-on de lui, ce jeune homme qui s'inquiète tant de la blancheur des marbres?» Au bout de peu de jours il fut rassasié de statues, de fresques, d'églises et de galeries. Son plus doux souvenir fut celui d'une eau limpide et froide où il lava son front chaud et fatigué dans un jardin de Gênes. «C'est que les créations de l'art parlent à l'esprit seul, et que le spectacle de la nature parle à toutes les facultés. Il nous pénètre par tous les pores comme par toutes les idées. Au sentiment tout intellectuel de l'admiration l'aspect des campagnes ajoute le plaisir sensuel. La fraîcheur des eaux, les parfums des plantes, les harmonies du vent circulent dans le sang et les nerfs, en même temps que l'éclat des couleurs et la beauté des formes s'insinuent dans l'imagination.»

La nature tout entière passe dans l'homme; elle lui parle le langage le plus varié. Il y a quelques pages, à la fin du premier volume de la Daniella, qui sont une tentative étonnante pour exprimer l'effet d'orchestre que réalisent pour des oreilles intelligentes ces jeux sonores et combinés de la campagne. Jean Valreg est monté, le soir, sur la petite terrasse du château de Mondragon, et là il recueille tous les bruits des collines et des vallées qui montent jusqu'à lui, il étudie cette musique produite par la rencontre des sons épars qui constitue en ce pays la musique naturelle, locale. «Il y a, dit-il, des endroits comme cela qui chantent toujours», et celui-ci est le plus mélodieux où il se soit jamais trouvé. Et il énumère, dans une langue bien curieuse, tous ces bruits divers: la chanson des grandes girouettes, si régulièrement phrasée à son début qu'il a pu écrire six mesures parfaitement musicales, lesquelles reviennent invariablement à chaque souffle du vent d'est. Ces girouettes pleurardes et radoteuses, avec leurs notes d'une ténuité impossible, sont comme les ténors aigus qui dominent l'ensemble. «Je ne sais quel esprit de l'air les met d'accord avec le son des cloches des Camaldules.... D'autres chants se mêlent à ces bruits: ce sont les refrains des paysans épars dans la campagne.... Les basses continues sont dans le bruissement lourd des pins démesurés et d'une cascade qui recueille les eaux perdues des ruines. Puis il y a les cris des oiseaux, des vautours, et des aigles surtout.» En écoutant tout cela, Valreg poursuit une idée qui l'a bien souvent frappé dans ces harmonies naturelles que produit le hasard; par cela même qu'elles échappent aux règles tracées, elles atteignent à des effets d'une puissance et d'une signification extraordinaires; elles remplissent l'air d'une symphonie fantastique qui ressemble à la langue mystérieuse de l'infini.

À la réalité découverte ou devinée du paysage se joint, chez Mme Sand, un charme de sensibilité et un attrait tout particuliers. On ne s'intéresse pas seulement à sa peinture, on en est ému, on l'aime. Ce nouvel effet tient à l'art délicat ou plutôt à l'heureux instinct de ne jamais décrire uniquement pour décrire, et d'associer toujours à la nature quelque chose de l'âme humaine, une pensée ou un sentiment. Le paysage ne va jamais seul, chez elle; il est choisi en harmonie ou en contraste avec l'état de l'âme qui s'y répand. Mais ce contraste lui-même est une sorte particulière d'harmonie plus intime. Au moment où il semble que, dans l'imposante solitude des montagnes, tout le reste va être oublié, il surgira de l'ombre du rocher une petite pastoure espagnole, et nous voilà qui mettons dans un coin du paysage son piquant profil, son joli sourire, sa chevelure flottante, mêlée au vent comme la queue d'une jeune cavale. Et ainsi l'âme, en retrouvant la figure humaine, se détend de la grandeur trop austère que lui imposent les cimes et les torrents. Si nos regards se perdent dans les horizons de la mer, on nous y montre une voile, et sous cette voile nous devinons un rude travailleur qui peine et qui souffre. S'ils se portent vers les profondeurs sans limites du ciel, on nous y fait supposer des peuples d'âmes inconnues, animant de leurs joies ou de leurs souffrances la bleue immensité. Toujours un sentiment joue autour du paysage et ajoute à l'infini de la nature l'infini plus mystérieux de l'âme. Une fleur, une herbe, tout s'harmonise avec nos pensées. Des traits charmants éclatent à chaque instant à travers les dialogues ou les rêveries, comme celui-ci: «En portant mes mains à mon visage, je respirai l'odeur d'une sauge dont j'avais touché les feuilles quelques heures auparavant. Cette petite plante fleurissait maintenant sur la montagne, à plusieurs lieues de moi. Je l'avais respectée; je n'avais emporté d'elle que son exquise senteur. D'où vient qu'elle l'avait laissée? Quelle chose précieuse est donc le parfum, qui, sans rien faire perdre à la plante dont il émane, s'attache aux mains d'un ami, et le suit en voyage pour le charmer et lui rappeler longtemps la beauté de la fleur qu'il aime? Le parfum de l'âme, c'est le souvenir....» Cette page m'a toujours frappé comme un exemple de l'heureuse facilité avec laquelle Mme Sand mêle l'âme aux choses et l'homme à la nature.

On n'oublie plus ces paysages. Ils se marient si bien à la situation du roman ou au caractère des personnages, que les deux souvenirs restent inséparablement liés et n'en font bientôt plus qu'un. Est-il possible de penser à Valentine sans se reporter à cette scène enchanteresse où son âme, vaguement impatiente d'amour, en pressent le mystérieux appel dans la campagne déserte, qu'elle traverse seule, le soir de la fête, au pas négligent de son cheval, quand tout à coup, aux murmures de l'eau voisine et de la brise qui s'élève, vient se joindre une voix pure, un chant jeune et vibrant? C'est Bénédict qui s'approche, c'est la rencontre, c'est l'amour; la destinée fait son oeuvre. Et André, qui de nous ne saurait le retrouver, s'il l'avait perdu?

Il est là, bien sûr, dans cette gorge inhabitée, où de rivière coule silencieusement entre deux marges la verdure, promenant les rêves de son adolescence romanesque et troublée. Il est là, je l'ai vu, évoquant ses héroïnes, Alice et Diana Vernon, derrière ce massif de trembles où il a cru voir un jour passer une ombre, une fée, qui sera Geneviève.—Il y a des attitudes qui restent gravées dans l'esprit. «Il m'enveloppa dans mon couvre-pied de satin rose et me porta auprès de la fenêtre. Je jetai un cri de joie et d'admiration à la vue du sublime aspect déployé sous mes yeux. Ce site sauvage et romantique me plaît à la folie.... Ah! ne changeons rien aux lieux que tu aimes, Jacques! Comment aurais-je d'autres goûts que les tiens? Crois-tu donc que j'aie des yeux à moi?» Ainsi écrivait, ainsi parlait Fernande, et plus tard, quand Octave aura passé dans sa vie et que Jacques sera trahi, nous la reverrons involontairement à cette fenêtre d'où elle aperçut ses riches domaines, et nous saisirons là, dans cette attitude et dans ce moment, les faciles extases d'une âme faible.—Mauprat! son nom seul évoque l'ombre sinistre de son château effondré, la herse brisée, les traces du feu encore fraîches sur les murs et le souterrain à demi comblé où Edmée sentit défaillir son courage. Sténio, enfin, le charmant poète, allez le contempler pour la dernière fois dans le premier de ses sommeils que ne vint pas troubler l'orgueilleuse et orageuse image de Lélia. Le voilà, baigné du flot bleu, les pieds ensevelis dans le sable de la rive, sa tête reposant sur un tapis de lotus, son regard attaché au ciel.

Ainsi tous ces souvenirs nous reviennent dans le cadre heureux qui les reçut la première fois et les fixa pour toujours. Chacun des romans de George Sand se résume dans une situation et dans un paysage dont rien ne peut rompre ni déconcerter la poétique union. L'homme associé à la nature, la nature associée à l'homme, c'est une grande loi de l'art. Nul peintre ne l'a pratiquée avec un instinct plus délicat et plus sûr.

C'est qu'en effet la nature nous écrase de son silence et de sa grandeur quand la voix de l'homme ne vient pas l'émouvoir, quand ses muettes harmonies n'expriment pas une âme imaginaire que la nôtre conçoit et interprète. L'homme, dit quelque part Mme Sand, n'est pas fait pour vivre toujours avec des arbres, avec des pierres, ni même avec l'eau qui court à travers les fleurs ou les montagnes, mais bien avec les hommes ses semblables. Dans les jours orageux de la jeunesse on rêve de vivre au désert, on s'imagine que la solitude est le grand refuge contre les atteintes, le grand remède aux blessures que l'on recevra dans le combat de la vie; c'est une grave erreur: l'expérience nous aura bientôt détrompés et nous apprendra que, là où l'on ne vit pas avec des semblables, il n'est point d'admiration poétique ni de jouissance d'art capables de combler l'abîme. C'est la pensée, c'est la souffrance, c'est le don humain de sentir ou d'aimer qui répand la vie au dehors et crée le paysage avec l'âme particulière qui le contemple. Mais, pour aider à ce travail d'idéalisation, la nature prête ses formes, ses harmonies, ses couleurs, et le tout, ainsi combiné, devient la matière immortelle de l'art.

La passion et la nature, Mme Sand est là tout entière. Tout ce qui est en dehors de cette double inspiration lui est comme étranger, comme venu d'une âme pour ainsi dire extérieure, et si les formes de son talent se plient encore, avec leur admirable souplesse, à quelque nouvelle sorte d'inspiration qui ne viendrait pas du fond même, on sent bientôt l'effort et le parti pris. Elle n'est elle-même, dans la plénitude de ses forces et la liberté de son art, qu'alors qu'elle raconte les troubles délicats de l'amour naissant, les violentes émotions des coeurs éprouvés par la vie ou qu'elle esquisse à grands traits les paysages alpestres, comme dans le voyage aux Pyrénées[7], la vie et l'aspect de Venise, comme dans les Lettres d'un voyageur, ou les scènes tranquilles de la campagne du Berry, dont l'image la poursuivait à travers les enchantements de l'Italie. Elle arrive au comble de son art quand elle unit ces deux inspirations l'une à l'autre, et que, mêlant l'âme de l'homme à la nature, elle attendrit le paysage et ajoute à la grandeur la sympathie.