Cet amour de la nature, elle ne l'avait pas pris seulement à l'école de Jean-Jacques Rousseau, elle l'avait pris en elle-même. Elle avait senti la grandeur religieuse de la terre, la nourrice féconde; son âme virgilienne avait vécu, pendant une grande partie de son enfance et de sa jeunesse, dans l'intimité des champs et des bois; elle était vraiment la fille de ce sol natal qui l'avait bercée dans ses sillons, nourrie avec les petits pastours, façonnée à son image, formée de ses influences familières, consolée dans bien des chagrins sans cause, charmée de ses vagues terreurs. Par cette communauté de sensations, elle s'était faite elle-même la soeur des petits paysans qui avaient été pendant de longs mois sa compagnie vagabonde et qui, depuis, avaient grandi. De là lui vint tout naturellement au coeur le goût de la bucolique et de l'idylle qui apparaissent dans presque toutes ses oeuvres et qui deviendront même, à un moment de sa vie, un refuge contre les émotions violentes de la politique et comme un genre privilégié. C'est alors que, en face des injustices sociales dont elle était blessée, elle évoquera l'image de la vie champêtre et le tableau des intérieurs rustiques; elle transportera de la scène du monde, qu'elle a jugée artificielle, sur une scène aussi humaine et plus naturelle à son gré, le conflit des passions et les drames du coeur, qu'elle poursuit toujours. Mais elle y transportera aussi quelques-unes des illusions de son imagination; elle n'y verra bien souvent que des types embellis ou rectifiés de paysan poète, prêtre de la nature, officiant, bénissant les travaux de la campagne, ou de paysanne vertueuse, sentimentale, chevaleresque, héroïque même (comme Jeanne, la grande pastoure). C'est de la poésie, assurément, et si sincère qu'elle paraît naturelle. Balzac et les romanciers modernes concevront autrement les paysans et les peindront avec une âpreté dure, même féroce, de pinceau; ne sera-ce pas une exagération dans un autre sens? Ce que je reprocherais plus volontiers à George Sand, ce n'est pas sa peinture du bon paysan, qui, après tout, a sa réalité, pourvu qu'on l'aide un peu à se dégager d'une enveloppe de sensations et d'impressions vulgaires, c'est sa conception chimérique du paysan philosophe, lettré, comme Patience, qui serait plutôt un transfuge de la société, un renégat des villes, un Jean-Jacques Rousseau réfugié dans les forêts, et qui n'a plus rien de l'âme élémentaire des champs.
Quant au paysan, légèrement idéalisé par George Sand, il n'est pas aussi faux qu'on l'a dit; cet ensemble de bons sentiments et ces germes de poésie champêtre peuvent se trouver en lui, dans certaines circonstances et par d'heureuses rencontres. L'auteur n'a fait que les dégager de leur rudesse native et les éclaircir par le langage. Il ne les a pas créés, il les a exprimés. Tous ses personnages de la campagne sont à la rigueur possibles; il ne faut à chacun d'eux, pour devenir ce qu'ils sont dans ses récits, qu'une occasion favorable, une excitation venue du dehors, une combinaison d'événements qui les élève au-dessus de leur manière ordinaire de sentir et de parler, et les révèle à eux-mêmes. C'est là l'oeuvre de l'artiste, qui n'invente pas, à proprement parler, mais qui ajoute à la réalité humaine la conscience, par laquelle elle s'aperçoit, et la voix, par laquelle elle se rend compte d'elle-même en se traduisant aux autres. C'est l'oeuvre propre de George Sand dans ses adorables paysanneries. Elle est interprète plutôt que créatrice, si l'on excepte quelques personnages faux et artificiels qui n'ont rien du paysan que l'apparence et le nom, et qui se sont introduits, par une sorte de fraude, dans ses bergeries.
NOTES:
Mme Carlyle.—Portraits de femmes, par Arvède Barine.
Histoire de ma vie, t. VIII.