[14] Ibid., p. 797 et suiv.

[15] Ibid., p. 798.

[16] Ibid., p. 800.

[17] Ibid., p. 800.

[18] Ibid., p. 805.


II.

Le monisme de Comte ne manque pas de grandeur. Mais sa conception de l'univers offre un trait qui n'a jamais, croyons-nous, été suffisamment mis en relief et qui, une fois de plus, apparente sa philosophie à celle d'un autre maître fameux de la pensée contemporaine, Emmanuel Kant.

En effet, chez Comte comme chez Kant, la théorie du monde se complète ou, pour mieux dire, se double d'une philosophie pratique à laquelle tous deux attachent une importance énorme. Mais tandis que Kant trace une ligne de séparation très nette entre son enseignement théorique et sa doctrine pratique, découvrant ainsi à tous les regards l'incompatibilité générale qui existe encore entre ces deux ordres de recherches, Auguste Comte est moins heureusement inspiré. Je sais qu'on a voulu assimiler sa Politique positive à la Critique kantienne de la raison pratique; mais un semblable parallèle ne se justifie que d'une façon très vague. La Politique positive n'a probablement jamais été conçue dans le dessein, si ostensible chez Kant, d'alléger la théorie du poids des considérations utilitaires, pour attribuer au point de vue abstrait une indépendance parfaite. Déjà le Cours de philosophie positive se présente, dans la plupart de ses développements, comme une philosophie d'essence pratique. Les difficultés un peu sérieuses y sont coutumièrement résolues par des appels réitérés au bon sens vulgaire, par l'énumération, souvent fatigante, des inconvénients ou des préjudices qu'entraînerait, dans la vie réelle, l'application de telle ou telle thèse qui déplaît au penseur parce qu'elle contredit son idéal de félicité humaine.

Cette disposition de son esprit a influencé Comte de diverses manières. Et tout d'abord elle détourna son monisme de sa première direction, qui était théorique, et le poussa dans la voie étroite de l'utilitarisme social. Comte rétrécit volontairement son angle conceptuel, si je puis m'exprimer de la sorte, et il rapetisse son monisme, il l'amoindrit, il le réduit aux proportions des synthèses en usage dans les religions et les morales faisant office de philosophie. Il allait atteindre ou du moins entrevoir les cimes les plus hautes de la pensée. Mais à quoi servent de telles contemplations? Il se rejette brusquement en arrière. Fils d'un siècle agité et n'aspirant qu'à la quiétude, il redescend jusqu'au plateau large et commode du vieil anthropomorphisme: tant d'esprits y avaient trouvé une halte délicieuse, tant de générations y reposèrent leurs membres endoloris! Tout pour l'homme et par l'homme, cette maxime se grave au plus profond de son cerveau. Dès lors il ne cesse de nous recommander l'unité humaine ou sociale comme la seule possible, la seule pratique et féconde en résultats. «Suivant une formule justement célèbre, dit-il, l'étude de l'homme et de l'humanité a été constamment regardée comme constituant, par sa nature, la principale science, celle qui doit surtout attirer et l'attention normale des hautes intelligences et la sollicitude continue de la raison publique. La destination simplement préliminaire des spéculations antérieures est même tellement sentie, que leur ensemble n'a jamais pu être qualifié qu'à l'aide d'expressions purement négatives, inorganique, inerte, etc., qui ne les définissent que par leur contraste spontané avec cette étude finale, objet prépondérant de toutes nos contemplations directes»[19].