La question est d'importance. Tâchons donc de faire ressortir, le plus succinctement possible, l'esprit exact de la doctrine positiviste sur l'unité réelle du monde.

Des déterminations identiques enveloppent tous les phénomènes, et si nous distinguons entre les lois générales et les lois particulières, ce ne peut être que par suite de l'ignorance où nous sommes quant aux conditions qui, accompagnant les faits dits complexes, produisent la forme, dite spéciale, de leur apparition. En réalité, les lois particulières sont des formules contingentes où s'exprime le contenu de la loi universelle; dépouillées de leur caractère casuel, elles s'appliquent à tous les phénomènes sans exception. La science le prouvera un jour, au moins pour les plus importantes parmi ces formules. Or, une loi ne signifiant jamais plus qu'un rapport, une relation constante entre tels faits et tels autres, si les lois qui gouvernent, par exemple, les actes moraux, participent de l'universalité de celles qui régissent les mouvements matériels, il s'ensuit nécessairement que les relations complexes doivent pouvoir se réduire, en définitive, aux relations simples. La philosophie entière de M. Spencer, comme on sait, ne dépasse pas cette déduction.

Mais la propre thèse de Comte semble avoir une portée plus grande et plus inattendue. En effet, dévoilée par les progrès tardifs de la science, l'universalité nécessaire des rapports n'implique-t-elle pas, tout en la masquant d'une façon momentanée, l'identité des phénomènes eux-mêmes? Et cela non seulement parce qu'un phénomène s'offre toujours tel qu'une somme, un ensemble, un système de relations, mais aussi en vertu du principe logique d'identité qui se manifeste dans la nature et s'impose à l'esprit sous l'aspect tantôt de la loi psychique de causalité, et tantôt d'une série bien connue de lois mécaniques: la loi de l'équivalence entre la réaction et l'action, la loi d'inertie ou de persistance du même état, la loi d'équilibre ou de conservation des rapports mutuels entre les parties d'un système subissant une action commune, etc.

Nous voilà acculés, pour ainsi dire, aux limites extrêmes du dogme qui prétend enseigner l'identité première et finale des choses. Mais nous voilà aussi au coeur de la citadelle ennemie, et nous voilà derechef aux prises avec la contradiction stérile qui toujours entrava la marche de la pensée vers l'idéal. En effet, après avoir gravi des hauteurs qui, vraisemblablement, devaient lui paraître vertigineuses, Comte fait volte-face et descend d'un pas rapide la pente de la montagne. Il redevient le grand prophète de l'Inconnaissable, il multiplie les objections et les réserves que lui inspire sa prudente théorie de la connaissance. Je ne puis ici, d'ailleurs, que brièvement rappeler le sophisme par lequel il cherche à pallier l'incohérence de sa brusque retraite.

Voici l'argument. L'existence physique et chimique ne constitue qu'un degré entre l'existence mathématique et mécanique d'une part, et l'existence biologique et sociologique do l'autre. Mais ce chaînon présente une importance sans égale. Il supplée en quelque sorte à la faiblesse native de notre cerveau, à l'insuffisance manifeste des moyens dont notre intelligence dispose pour saisir et comprendre l'identité réelle des phénomènes. Notre esprit est tellement borné, tellement impuissant, semble vouloir dire Comte, que «si cette transition n'existait pas, il serait impossible de concevoir l'unité de la science» qui resterait «formée de deux éléments radicalement hétérogènes, entre lesquels aucune relation permanente ne saurait être instituée». Mais ce «mode intermédiaire» de l'existence universelle, «naturellement adhérent, par une extrémité, aux notions astronomiques, et, par l'autre, aux notions biologiques, vient procurer spontanément à notre intelligence l'heureuse faculté de parcourir le système entier de la philosophie abstraite, en parvenant, suivant une succession presque insensible, des plus simples spéculations mathématiques aux plus hautes contemplations sociologiques»[18].

L'enchaînement naturel des choses conduit l'esprit à la création de la série hiérarchique des sciences qui, à son tour, permet, par des points de vue de plus en plus spéciaux, d'analyser ce phénomène toujours pareil à lui-même, l'univers. Mais entre ces divers ordres de recherches poursuivies tantôt parallèlement, et tantôt—méthode plus rationnelle et combien plus fructueuse—successivement, la séparation est-elle étanche, au sens absolu du mot, ou laisse-t-elle place à des contacts féconds et autorise-t-elle l'espoir d'une fusion possible, sinon certaine, sinon prochaine? Telle est la grande énigme que Comte, esprit inconsciemment religieux et, par suite, prompt à se décourager, considère comme indéchiffrable, tel est le secret de la science, qu'elle garde avec un soin jaloux, qu'elle refuse de livrer à la métaphysique qui depuis des siècles s'épuise à cette fin en vaines divinations. C'est le voile compact qui couvre la nudité de l'Isis scientifique et la défend contre les velléités indiscrètes. Le philosophe, le théologien, puis le métaphysicien, apparaissent comme les éternels poursuivants de la science, subjugués par le charme toujours renaissant de son immarcescible pureté. Car l'histoire des systèmes et peut-être aussi des croyances générales témoigne de ce fait qui sans cesse se renouvelle: les hardiesses de l'esprit philosophique furent passagères, et ses victoires sur l'esprit scientifique eurent peu de durée. Aux élans audacieux des premières heures se substituaient des lassitudes profondes. Aux printemps fougueux succédaient les étés laborieux, les automnes calmes, les hivers mélancoliques et pessimistes. La science non seulement se reprenait, elle prétendait encore que l'assaut par elle subi était entaché de nullité, et aux mêmes entreprises elle opposait les mêmes fuites. La philosophie moderne ne fit pas exception à cette règle. Et si le positivisme se montra plus respectueux ou plus pondéré, dans sa tentative monistique, que d'autres philosophies, on le lui a, certes, assez reproché, puisqu'on est allé jusqu'à lui jeter son abstention à la face comme un soupçon et une injure. Cependant il eut également sa minute d'extase et d'oubli, et il s'y révéla aussi puissant, pour le moins, que ses plus illustres rivaux. C'est ce moment d'une si grande importance pour la juste compréhension de la doctrine positive, que nous avons essayé de saisir dans quelques vues du philosophe, profondes, mais restées peu élaborées.

Notes:

[11] V. Comte, Cours de philosophie positive, t. VI, 1re édition, 59e leçon, passim, et particulièrement pp. 792, 793, 797.

[12] Ibid., pp. 795, 796.

[13] Ibid., p. 796 et suiv.