La pensée réalise l'unité logique lorsque, dirigée vers l'étude des différents ordres de phénomènes, elle subit une série d'adaptations spéciales qui forment autant de modifications ou, plutôt, d'enrichissements, d'élargissements d'une seule et même méthode. En d'autres termes, pour Comte, l'unité rationnelle ou subjective est une liaison méthodologique.
Au contraire, l'unité objective qu'il nomme aussi scientifique, se réalise dans les choses elles-mêmes, en tant qu'elles se séparent de l'esprit qui les appréhende et les transmue en concepts, en représentations idéales de la réalité. Ce lien se manifeste par l'universalité des lois naturelles, des nombreux rapports d'identité que la raison découvre en appliquant aux différentes catégories de cas particuliers les procédés si variés de l'analyse et de la synthèse.
Des lois semblables gouvernent tous les ordres de phénomènes, et les diverses sciences doivent pouvoir s'envisager comme autant de parties constituantes, «autant d'éléments d'un seul corps de doctrine». Certains attributs sont communs à tous les êtres, à toute existence. S'ils deviennent l'objet propre de disciplines spéciales, ce n'est là qu'une invention pratique, utilitaire. Il semble plus fructueux et plus commode de commencer l'étude de la nature par l'observation des cas les moins complexes. Au bas de l'échelle apparaissent les phénomènes ou les propriétés des choses d'abord mathématiques, et ensuite mécaniques. Une telle division correspond à la différence entre l'aspect statique (existence ou équilibre) et l'aspect dynamique (activité ou force, énergie, mouvement) sous lesquels l'esprit considère les qualités générales. Cette distinction factice recouvre une unité réelle, comme l'a brillamment prouvé d'Alembert en rattachant les questions de mouvement aux questions d'équilibre. Comte remarque à ce propos que, les attributs mécaniques se compliquant d'attributs quantitatifs dont on ne peut les distraire, il y a lieu de considérer le groupe total comme un ensemble de qualités propres à chaque existence. Développée d'une manière superficielle, cette observation lui permettra plus tard d'accorder la même universalité aux faits sociaux qui, eux aussi, se surajoutent aux autres ordres de phénomènes[11].
Ailleurs encore Comte affirme que les lois «primordiales» de la mécanique se confondent avec les lois essentielles des autres sciences, de la physique jusqu'à la sociologie inclusivement. Partant, on peut dire, selon une formule aujourd'hui consacrée, que les mêmes règles gouvernent l'univers, depuis le plus petit grain de sable jusqu'aux manifestations sociales et morales les plus élevées. Comte reconnaît donc la légitimité de l'effort qui pousse toutes les branches du savoir vers le monisme scientifique. Mais comment conçoit-il ce monisme?
La loi de Kepler, si mal qualifiée, selon lui, de loi d'inertie, ne régit pas que les seuls phénomènes mécaniques. Son pouvoir s'étend sur tous les ordres de faits, y compris les faits vitaux et sociaux, puisque ceux-ci persistent dans leur état, tant que ne survient point une influence perturbatrice. Comte assimile ainsi la loi de Kepler à une formule équivalente, dans le fond, à la loi de causalité.
Traitant ensuite la règle de Galilée relative à la conciliation spontanée, au sein d'un même système, de tout mouvement général avec les différents mouvements particuliers, Comte l'applique à la totalité des phénomènes du monde inorganique et du monde de la vie. «Quelle que soit la classe phénoménale observée, dit-il, on peut toujours constater en tout système l'indépendance fondamentale des diverses relations mutuelles, actives ou passives, envers toute action exactement commune aux différentes parties.» Ces relations ne se modifient en rien par une telle ingérence. Par contre, le mouvement qui n'embrasse pas toutes les fractions d'un système, rompt toujours l'équilibre de ce dernier. Les phénomènes physiques, chimiques, les faits vitaux, sociaux manifestent également cette loi universelle. Mais citons les propres paroles de Comte, elles en valent la peine: «Les études biologiques offrent la vérification continue de cette loi, aussi bien pour les phénomènes de sensibilité que pour ceux de contractilité, puisque, nos impressions étant purement comparatives, notre appréciation des différences partielles n'est jamais troublée par aucune influence générale et uniforme. Son extension naturelle à la sociologie n'est pas moins incontestable: car, si le progrès social tend à altérer l'ordre intérieur d'un système politique, c'est uniquement, comme en mécanique, parce que le mouvement ne saurait être suffisamment commun aux diverses parties dont l'économie mutuelle ne serait, au contraire, nullement affectée par une progression beaucoup plus rapide, à laquelle tous les éléments participeraient avec une égale énergie.»[12]
Ce n'est pas d'une autre façon, enfin, que Comte comprend la troisième loi fondamentale du mouvement, ou la formule de Newton sur l'équivalence constante entre la réaction et l'action. «Son universalité nécessaire, dit-il, est encore plus sensible que celle des deux autres; et c'est même la seule dont on ait quelquefois entrevu, quoique d'une manière très confuse et fort insuffisante, l'extension spontanée à toute économie naturelle»[13]. Les réactions ou les effets physiques, chimiques, biologiques et politiques sont, comme les réactions ou les effets mécaniques, toujours équivalents aux actions ou aux causes qui les produisent; égalité rigoureuse et indéniable en théorie, mais qui, dans la pratique, par suite du nombre croissant de causes dont une partie échappe à nos calculs, revêt l'apparence d'une simple proportionnalité.
Remarquons à ce propos que la loi du rapport entre l'action et la réaction, la cause et l'effet, se réclame du principe d'identité. L'effet est toujours égal à sa cause, l'effet n'est que sa cause. L'inaccessibilité de la cause initiale et de l'effet ultime,—lorsqu'on examine à la lumière de la loi universelle ce dogme favori du positivisme,—se trahirait donc comme une illusion de notre esprit. D'autre part, une extension très simple du même rapport permet facilement de réduire, dans n'importe quelle branche du savoir, d'après le célèbre principe de d'Alembert, les questions de mouvement aux questions d'équilibre; car, seule, notre profonde ignorance des vraies conditions statiques nous empêche de leur rattacher étroitement les questions dynamiques, les problèmes d'évolution, de développement, d'activité[14].
En somme, Comte ne révoque pas en doute l'identité des lois qui régissent les différentes catégories de phénomènes. Il trouve naturel que ces relations aient été dévoilées par l'étude du sujet le plus commun (les faits de quantité et de mouvement); mais, ajoute-t-il, «elles pourraient aussi être conçues comme émanant des parties les plus élevées et les plus spéciales de la philosophie abstraite, qui seules en font apercevoir le vrai caractère d'universalité»[15]. Les lois que découvre la mécanique sont les plus générales. Dans toutes les sciences, elles dominent «les différentes lois plus spéciales relatives aux autres modes abstraits d'existence et d'activité, organiques ou inorganiques». Cependant, ces rapports spéciaux, «qui resteront sans cesse indispensables, et dont le nombre effectif demeurera longtemps très grand», pourront un jour être «investis d'un semblable caractère d'universalité»[16]. C'est pourquoi, conclut Comte, «le système entier de nos connaissances réelles est susceptible d'une véritable unité scientifique, indépendante de la grande unité logique, quoiqu'en harmonie avec elle».[17]
L'allégation est à noter» De certaines prémisses posées par Comte aux conclusions tirées par Spencer, par Schaeffle, par Haeckel, par les partisans de l'analogie réelle, il n'y a qu'un pas. La proche parenté du positivisme avec les autres courants de la pensée moderne ne se conteste plus. Longtemps, néanmoins, une telle similitude ne fut point soupçonnée. Les évolutionnistes surtout eurent le grand tort de méconnaître ces connexions intimes, multiples, révélatrices; et le tort de ne pas étudier, dans les antinomies initiales de Comte, l'origine et le prototype de leurs propres contradictions.