LIVRE II

LE MONISME D' AUGUSTE COMTE


I

Les opinions de Comte sur les plus graves sujets s'entre-choquent souvent au point de dérouter la critique. On a dit qu'on doit juger un penseur sur l'ensemble de sa doctrine. Mais, appliqué à Comte, un tel critérium se montre insuffisant. Ce philosophe est tout l'opposé d'un sceptique. Aussi, lorsqu'il touche au problème central et si délicat de l'unité, nous donne-t-il le spectacle, non pas de l'hésitation qui parfois captive et attire, mais de la contradiction qui toujours blesse et rebute.

Comme Descartes, comme Kant, comme tant d'autres grands philosophes, il est moniste et pluraliste (ou dualiste) à la fois. Mais tandis que chez la plupart de ses prédécesseurs, et chez Spencer, son successeur en ligne directe, l'antinomie fondamentale, la lutte entre l'agnosticisme qui mène au dédoublement de l'univers, et l'évolutionnisme qui conduit à son unification, se dissimule sous des sophismes plus ou moins captieux, chez lui elle éclate brusquement et au grand jour. L'auteur du Cours de philosophie positive s'observe peu à cet égard. Il ne s'impose pas l'effort, finalement ingrat, de concilier son agnosticisme avec son monisme. Il met les deux doctrines adverses en face l'une de l'autre, il les laisse ensuite aux prises, elles s'en tireront comme elles pourront.

Néanmoins, on fausserait la tonalité générale, on dénaturerait le véritable esprit de la philosophie positive en attachant à cette attitude de Comte une importance exagérée. Le philosophe du bon sens populaire mis au service de la science, ou, vice versâ, de la science asservie au bon sens des foules, ne remarque pas la contradiction; et, s'il la remarque, il ne lui attribue qu'une valeur secondaire. Pressé par sa besogne dogmatique et les exigences immédiates qu'elle soulève, il effleure à peine la question. En réalité, cependant, dans le duel engagé entre l'agnosticisme et le monisme, tous les avantages, de par la volonté expresse ou l'instinct obscur du métaphysicien qu'il y a en Comte, restent à la forte tendance qui représente le passé. Quant à celle qui prévoit ou indique l'avenir, elle est trop faible, trop chétive dans le cerveau et la doctrine du philosophe pour qu'un doute sérieux puisse planer sur l'issue du combat.

Mais venons au fait, c'est-à-dire au monisme, si rudimentaire qu'il soit, de l'héritier des traditions d'Aristote, de Bacon, de Descartes, de Locke, de Hume et de Kant.

L'unité réelle des choses, que le fondateur du positivisme distingue d'avec leur unité purement logique, voilà pour lui; comme pour la presque totalité des métaphysiciens, le but suprême de la pensée, l'idéal auquel doit incessamment tendre le vrai philosophe.