Sans cesse Comte nous exhorte à nous défier de l'abstraction, de la théorie pure. Dans ce but il multiplie les conseils utiles, les préceptes sages, les maximes préservatrices. Mais citons des exemples. Envisageant l'urgence d'établir en biologie une «rigoureuse unité scientifique», Comte discute les meilleures méthodes pour éviter sur ce point les tentatives infructueuses. «L'unité fondamentale du règne organique, dit-il, exige nécessairement, sous le point de vue anatomique, que les divers tissus élémentaires soient rationnellement ramenés à un seul tissu primitif, terme essentiel de tout organisme, d'où ils dérivent successivement par des transformations spéciales de plus en plus profondes.... On ne pourrait tendre à dépasser ce but général (qui, ainsi que tout autre type philosophique, ne sera jamais pleinement atteint) sans s'égarer dans cet ordre de recherches vagues, arbitraires, et inaccessibles, qu'interdit si impérieusement le véritable esprit fondamental de la philosophie positive.»—«C'est pourquoi, ajoute encore Comte, je ne puis m'empêcher ici de signaler, en la déplorant, la déviation manifeste qui existe aujourd'hui, à cet égard, principalement en Allemagne ... où certains esprits ambitieux ont tenté de pénétrer au delà du terme naturel de l'analogie anatomique, en s'efforçant de former le tissu générateur lui-même par le chimérique et inintelligible assemblage d'une sorte de monades organiques, qui seraient dès lors les vrais éléments primordiaux de tout corps vivant. L'abus des recherches microscopiques, et le crédit exagéré qu'on accorde trop souvent à un moyen d'exploration aussi équivoque, contribuent surtout à donner une certaine spéciosité à cette fantastique théorie.... Il serait, ce me semble, conclut-il, impossible d'imaginer, dans l'ordre anatomique, une conception plus profondément irrationnelle, et qui fût plus propre à entraver directement les vrais progrès de la science.»[26]
Comte taxe «d'absurde et d'illusoire», en principe, toute recherche qui prétendrait «rattacher le monde organique au monde inorganique autrement que par les lois fondamentales propres aux phénomènes généraux qui leur sont nécessairement communs».[27] Il admet le concept de molécules indivisibles dans la philosophie des sciences du monde inorganique, mais il proscrit sévèrement de la biologie le concept d'animalcules, de microorganismes qui formeraient les corps vivants. «Un organisme, dit-il, constitue, par sa nature, un tout nécessairement indivisible, que nous ne décomposons, d'après un simple artifice intellectuel, qu'afin de le mieux connaître, et en ayant toujours en vue une recomposition ultérieure. Or, le dernier terme de cette décomposition abstraite consiste dans l'idée de tissu, au delà de laquelle il ne peut réellement rien exister en anatomie, puisqu'il n'y aurait plus d'organisation.»[28]
Les limites que Comte assigne à la connaissance des lois de la vie offrent un caractère d'opportunité très remarquable. Mais le philosophe lui-même pensait là-dessus d'une manière différente. Il partageait à cet égard l'illusion d'un grand nombre de savants qui crurent solidement légiférer pour l'avenir le plus lointain, alors qu'ils prenaient de simples et souvent fort douteuses mesures de police pour le moment présent. L'histoire des sciences abonde en faits pareils. Rappelons à ce propos l'instructive anecdote suivante. «Eviter la douleur dans les opérations», écrivait en 1839 un contemporain de notre philosophe, le célèbre chirurgien Velpeau, «est une chimère qu'il n'est plus permis de poursuivre aujourd'hui». On la poursuivit cependant si bien, que dix-sept ans plus tard Velpeau confessait coram populo son erreur. Les physiologistes furent donc sagement inspirés en n'écoutant pas, vers l'année 1840, l'avis malheureux «de renoncer à toute enquête sur les causes de la génération et du développement organique»; ni cet autre conseil «de concevoir l'irritabilité et la sensibilité comme une double propriété strictement primordiale chez les êtres, ou plutôt dans les tissus qui en sont susceptibles, et, par suite, absolument inexplicable, au même degré, et par les mêmes motifs philosophiques, que la pesanteur, la chaleur, etc.»[29]
La faute de Comte s'éclaire par la prolixe discussion qu'il entame sur les mérites respectifs des théories biologiques de Barthez et de Bichat[30]. Après avoir rappelé que l'archée de Van-Helmont était devenue, chez Stahl, l'âme, et chez Barthez, le principe vital. Comte assure que, «pour un ordre d'idées aussi chimérique, un tel changement d'énoncé indique nécessairement une modification effective de la pensée». Il croit, par suite, que la formule de Barthez trahit un état d'esprit plus éloigné de la théologie que ne l'était celui représenté par la formule de Stahl, qui conserve une supériorité analogue envers la formule de Van-Helmont. «Pour s'en convaincre, dit-il, il suffirait de considérer l'admirable discours préliminaire dans lequel Barthez établit, d'une manière si nette et si ferme, les caractères essentiels de la saine méthode philosophique, après avoir si victorieusement démontré l'inanité nécessaire de toute tentative sur les causes primordiales et la nature intime des phénomènes d'un ordre quelconque, et réduit hautement toute science réelle à la découverte de leurs lois effectives.» Se basant sur l'agnosticisme théorique de Barthez et sur l'intention qu'il lui prête de «dégager la biologie de la vaine tutelle métaphysique», Comte en conclut que le «principe vital» s'offre comme une entité moins métaphysique que les entités exprimées par les termes d' «âme» ou d'«archée»! «Malheureusement, ajoute-t-il, faute d'avoir étudié la méthode positive à sa véritable source, le système des sciences mathématiques, Barthez ne la connaissait point d'une manière assez complète ni assez familière pour que la grande réforme qu'il avait si bien projetée n'avortât point nécessairement et radicalement.» Aussi, à ses yeux, Barthez, «entraîné à son insu par la tendance même qu'il combattait», finit-il par «investir le principe vital d'une existence réelle et très compliquée, quoique profondément inintelligible».[31]
Mais notre philosophe ne tarde pas à reprendre pour son compte les errements de Barthez. En vain tente-t-il d'esquiver l'influence de l'époque. Ce n'est pas combattre la transcendance—c'est la favoriser plutôt et la fortifier—que d'admettre, par une hypothèse sciemment invérifiable, la réalité d'une existence dont la compréhension nous resterait à jamais interdite.
Pliée sous ce joug, la science s'imprègne du; pur esprit métaphysique. Une logique rigoureuse préside aux conversions de cette sorte. Annoncer que nous ne saurons jamais ce qu'est la vie et attribuer à l'entité correspondante une existence effective, cela semble si bien la même chose, qu'en réalité Comte modifie seulement, comme le firent déjà Stahl et Barthez, la vieille étiquette de Van-Helmont. Au lieu du principe vital, il invoque le mystère de la vie, les lois irréductibles de la science biologique. Voilà, pour parler son langage, un simple changement d'énoncé, une rénovation plus ou moins opportune de la forme où s'extériorise un concept. L'histoire de la philosophie est pleine d'avatars semblables. Nous n'en voulons pour preuve que l'oiseuse substitution, si chaudement préconisée par Comte, du terme propriété au terme force[32]. Les propriétés apparaissent, dans le credo positiviste, comme les limites extrêmes de notre connaissance. Mais, et cela saute aux yeux, les anciennes forces servaient le même dessein. «Il faut écarter toute vaine prétention à rechercher les causes des phénomènes, et ne se proposer que la découverte de leurs lois,»[33] ne se lasse de répéter Comte, sans soupçonner la synonymie cachée de ces expressions: une loi irréductible, une cause première.
Les positivistes désirent qu'on se borne à constater l'existence de certaines propriétés, sans essayer de pénétrer leur nature intime. Ils obligent, par suite, le philosophe à faire entrer en ligne l'idée d'Inconnaissable qui symbolise la somme totale des causes demeurées ainsi exclues de l'enquête scientifique. Mais le motif de l'ostracisme, quel est-il? Auguste Comte évite d'approfondir cette question délicate. Il aime mieux répondre, en praticien expert, que si l'on s'écarte de la sage réserve par lui recommandée, on s'épuise en efforts ingrats, on aboutit à des résultats négatifs. Soit. Mais cela empêche-t-il qu'en introduisant dans la philosophie l'idée de causes inscrutables, les positivistes ne se heurtent à une flagrante pétition de principe? Ils postulent l'irréductibilité essentielle de propriétés que la science s'évertue à réduire. En outre, le thème si usé de la faiblesse native, de l'impuissance radicale de l'esprit ressort d'une induction dont la banalité devait nécessairement plaire à la foule, mais dont le pouvoir sur l'élite intellectuelle semble beaucoup plus problématique. Car cette induction est volontairement incomplète: accordant un crédit absolu à l'expérience du passé, elle s'obstine à ne pas vouloir la renouveler pour le temps présent.
Mais revenons au pluralisme pratique par lequel Comte remplace son monisme de pure théorie. A cet égard, il nous paraît intéressant de rappeler la déclaration si nette qui termine la première leçon de son Cours. «En assignant, dit-il, pour but à la philosophie positive de résumer en un seul corps de doctrine homogène l'ensemble des connaissances acquises, relativement aux différents ordres de phénomènes naturels, il était loin de ma pensée de vouloir procéder à l'étude générale de ces phénomènes en les considérant tous comme des effets divers d'un principe unique.... Je considère ces entreprises d'explication universelle de tous les phénomènes par une loi unique comme éminemment chimériques.... Je crois que les moyens de l'esprit humain sont trop faibles, et l'univers trop compliqué pour qu'une telle perfection scientifique soit jamais à notre portée, et je pense, d'ailleurs, qu'on se forme généralement une idée très exagérée des avantages qui en résulteraient nécessairement, si elle était possible. Dans tous les cas il me semble évident que, vu l'état présent de nos connaissances, nous, en sommes encore beaucoup trop loin pour que de telles tentatives puissent être raisonnables avant un laps de temps considérable. Car, si on pouvait espérer d'y parvenir, ce ne pourrait être suivant moi, qu'en rattachant tous les phénomènes naturels à la loi positive la plus générale que nous connaissions, la loi de gravitation.... Le but de ce cours n'est nullement de présenter tous les phénomènes naturels comme étant au fond identiques, sauf la variété des circonstances. La philosophie positive serait sans doute plus parfaite s'il pouvait en être ainsi. Mais cette condition n'est nullement indispensable à sa formation systématique, non plus qu'à la réalisation de ses grandes et heureuses conséquences.... Il n'est pas nécessaire que la doctrine soit une, il suffit qu'elle soit homogène.»[34]
Si l'on médite ces paroles, on ne peut se défendre de les trouver significatives. On y voit l'esprit pratique s'armer contre l'esprit de théorie, et l'on y constate la défaite de ce dernier. En outre, ce même passage exemplifie la pénible méprise reprochée par Comte aux métaphysiciens et où il verse inconsciemment, à son tour, la confusion du concret et de l'abstrait.
L'action pratique ne s'inquiète que du concret, du particulier, du multiple: le pluralisme est sa loi. La théorie, par contre, ne se soucie que de l'abstrait, du général, du semblable: sa loi est le monisme, l'identité rationnelle ou logique. Poursuivre dans l'au-delà une unité dépassant la synthèse qui, conçue par la science, détient en germe l'équation finale de l'abstrait et du concret, c'est volontairement s'exposer à un malentendu. C'est vouloir atteindre l'unité supérieure d'un genre et de ses nombreuses espèces. C'est devenir la proie d'une illusion mentale comparable à la distraction physique qui nous pousserait à chercher très loin un objet proche de nous, mais que nous n'apercevons pas.