Arsay ne parlait pas, mais restait à la tribune tout de même. Ce ne fut qu'à une nouvelle interjection qu'il essaya, mais sa gorge serrée ne put pas articuler aucun mot; on n'entendit simplement que des syllabes huilées:

- Ah gueu... que... sue...

Le fou rire recommença.

Le fou rire recommença.

Alors on vit Arsay en proie à une fureur singulière, déchirer et jeter en petits morceaux les feuilles de son dossier. Il les jetait dans la direction du président du Conseil, vieillard caustique qui faisait mine de les recevoir avec sa serviette entr'ouverte; mais trop légers pour l'atteindre, les bouts de papier volaient sur la tête des sténographes. Arsay déchirait toujours; quand il eut fini et comme le rire ne s'arrêtait pas, il fit mine un instant de vouloir foncer dans la salle, mais soudain, il se reprit et se mit à rire lui aussi, d'un rire étrange, pendant que sa main ouvrait lentement sa veste. L'assemblée croyant qu'il allait sortir un document à scandale, fit silence: alors avec une dextérité de maniaque, d'un seul coup, en cinq secondes, il se déculotta. In instant, le temps que la Chambre se ressaisisse et que les huissiers soient en haut des marches de la tribune, aux représentants librement élus de la France, au gouvernement responsable et compétent, aux diplomates actifs et intelligents de tous les pays du monde, à ces braves généraux que l'ingénieuse abomination de nos adversaires surprit mais n'ébranla pas, à cette grande presse intègre qui fait l'honneur de notre pays, à cette élite du public international si parisien et de toutes les élégances, Arsay montra ce qu'on l'avait jadis forcé à faire voir. Dans son geste outrageant, il avait baissé la tête, en sorte que sur la table de la tribune, la Chambre ne vit plus que ce qu'il voulait. C'était sur le plateau en son milieu, comme un disque rouge qui faisait penser au crépuscule d'un petit soir ou encore au sacrifice monstrueux sur l'autel du Parlement, d'une victime expiant les péchés que le Parlement n'avait jamais commis.

La tribune de la Chambre pourtant est une relique; elle servit aux Cinq Cents. Je sais bien que sur son grand côté qui fait face à la salle, un bas-relief en marbre blanc, représente deux femmes dont l'une écrit et l'autre souffle dans une trompe de mail-coach; cette allégorie symbolique est là certainement pour rappeler aux députés qui seraient tentés d'écouter la fragilité de la parole: "Ecris, leur dit-elle ou sinon, c'est comme si tu jouais de la trompette". Je sais que malheureusement, les députés qui sont à la tribune, ne voyant pas l'allégorie, oublient quelquefois son sens; mais enfin, tout de même, que de grandes paroles, que de discours féconds sont tombés du haut de ces marches. Quand on pense que de cette relique vénérable, à juste titre considérée comme le berceau de nos lois, que d'elle partit tout cet appareil de justice et de droit, ces grandes réformes bienfaisantes, ces conceptions géantes de notre politique étrangère, ces plans sublimes et désintéressés de notre action coloniale, ce petit arsenal de nos lois sociales que toutes les monarchies nous envient, en un mot tout ce qui nous honore et nous distingue des barbares: on reste scandalisé, à se dire qu'un instant, même un seul instant, la partie la plus vile d'un individu la dominât.

Arsay était devenu complètement fou.

On l'a enfermé à Bicêtre où le caleçon de force lui fut passé, parce que dans sa démence, le pauvre homme prend tout le monde pour des parlementaires et veut à chaque instant recommencer.

Quand le médecin-chef fait visiter à un personnage de marque, son établissement, il ne manque jamais de s'arrêter devant le pauvre malade et de le montrer avec orgueil, en disant tout bas:

- C'est un ancien député.