Ah! ce fut une séance mémorable. Après l'audition de divers orateurs, vieux routiers du Parlement, bien trop malins pour s'engager à fond, Arsay monta à la tribune un gros dossier sous le bras. Il était très calme en apparence, peut-être au fond de lui-même, était-il ému d'abord parce que un premier discours engage toujours un peu l'avenir et ensuite à cause de son histoire ancienne que bon nombre de ses auditeurs connaissait. Qui sait, ne devait-il pas manquer de se demander, en proie à un noir pressentiment, si quelque suppôt des compagnies ou quelque communiste n'allait pas troubler son exposé par un fâcheux rappel.

Une jeune femme amie assistait à la séance et me l'a racontée. Arsay commença d'une voix un peu sourde, mais bien pose cependant; cette belle voix que nous lui avions connue au collège, quand de son brio, il éblouissait nos maîtres. L'assemblée qui savait avoir affaire à un novice convaincu, ignorant les tours de bâton et pouvant introduire un peu de nouveau dans cet ordinaire rebattu, écoutait avec attention. L'orateur dut trouver un encouragement dans cette attitude, et peu à peu la griffe de l'émotion qui le serrait au cou se relâchait: la voix devenait plus claire, le ton se faisait plus net, plus affirmatif. Quelques applaudissements partirent même du centre gauche. Après l'exposé, Arsay entra alors carrément dans le vif de la discussion et posa le problème sans ambages, dans son vrai jour. Immédiatement l'opposition droite et gauche réunie donna, mais c'étaient des interjections, des hurlements presque discrets assez inintelligibles et assez imprécis pour ne pas appeler de répliques. Arsay trouva, dans ces apostrophes, un nouvel encouragement: n'était-ce pas ainsi qu'étaient accueillis les plus grands orateurs parlementaires. Et il continua à dévider son argumentation qui était forte, plusieurs en ont témoigné. Un moment, on a pu dire qu'il tenait un véritable succès: il s'en rendait compte et en devenait meilleur. Il expliquait comment l'intérêt des compagnies même se conciliait avec le règleent qu'il lui semblait devoir être imposé; il disait que le pavillon créait le débouché, lorsqu'un membre de la gauche socialiste le prit furieusement à partie.

- C'est en raison de ces bénéfices futurs, disait l'interrupteur, qui sont certains que nous ne voyons pas, nous autres, la nécessité de faire un cadeau à des compagnies privées. Nous avons trop vu ces agissements jusqu'ici.

Par le sort le plus malencontreux, Arsay pour répliquer à cette interruption, posa lui-même une interrogation.

- Qu'avez-vous vu?

Des bancs de la droite modérée, une voix rogue partit, qui répondit:

- Ton dos. (3)

Oh, légèreté des corps législatifs! La Chambre se vengeait-elle de l'attention que l'argumentation soutenue d'Arsay lui avait imposée? On ne peut pas savoir. Toujours est-il que ce fut encore une fois un éclat de rire général et fou qui prit non seulement les opposants, mais les amis, les huissiers, les tribunes, jusqu'à l'élégant président; ce dernier, par principe, faisait semblant de se fâcher, mais sa sonnette méchante, mollement agitée, vibrait de petites notes comiques et complices, faisant penser à une vieille fille qui se retient devant une inconvenance. Toute la salle trépignait et le rire durait, repartant par saccade devant la mimique variée d'Arsay. Tantôt il montrait le poing aux travées d'extrême gauche, en vociférant comme M. Jaurès, des mots qu'en raison du tumulte, personne n'entendait, et tantôt il restait calme, adossé au bureau du président dans cette pose qui était familière à M. Jules Roche pendant les discussions orageuses; seulement Arsay passait brusquement de l'une à l'autre de ces attitudes, comme s'il n'eut pas eu le contrôle de ses actes, et ces transitions amusaient beaucoup. Enfin le silence se fit, silence dû à des rates trop dilatées, nullement engageant pour poursuivre une discussion et le président se penchant au-dessus de son pupitre disait:

- Parlez, mais parlez donc.

(3) Toujours même remarque que précédemment.