Jamais je ne pourrai exprimer la sensation physique désagréable que j'éprouvais en écoutant cette histoire navrante. Pendant qu'il la racontait, j'avais à la fois des envies de rire et je sentais toute l'inconvenance qu'il y avait à rire, je comprenais qu'Arsay s'en rendait compte et que c'était toujours ainsi quand il parlait de lui. J'avais une sueur froide et au creux de l'estomac, une douleur particulière. Je pensais au Palais Royal où, pour un louis, les gens ont le droit de rire et où ils en usent si peu.
- Pauvre ami, fis-je la gorge serrée.
J'essayais de détourner la conversation, c'était difficile, il y revenait tout le temps. Je le quittais heureusement au terme de mon voyage; il continuait le sien. Sur le pas du wagon, je lui serrai la main, en lui distant:
- Bonne chance.
Et je vis dans les yeux l'expression de doute des gens qui se savent frappés à mort.
Quelques années passèrent encore, quand j'appris, un beau jour, qu'Arsay était entré au Parlement. Je m'en réjouis pour lui, je le croyais définitivement sorti d'affaires. Il représentait à la Chambre la Guadeloupe. Comment s'était fait son élection? Très simplement. Maupied, son contre-candidat de Levallois, était devenu Ministre des Colonies. Quelqu'un lui avait raconté les suites tragiques de l'acte auquel il devait la première et partant la plus difficile de ses victoires politiques; il avait dû éprouver quelques remords de sa mauvaise plaisanterie: l'homme n'étant jamais méchant que lorsqu'il a faim. Alors le secrétaire d'Etat avait "conseillé" à ses services de la Guadeloupe, l'élection d'Arsay. On est fixé sur la valeur de ces conseils: Arsay fut élu contre deux candidats nègres à une massive majorité. Son élection prit la valeur d'un symbole car elle démontrait clairement la supériorité de la race blanche, à la lumière du jeu de nos libres institutions. Et toujours, sur les conseils du membre du Cabinet, Arsay fut validé sans débats, fait qui aurait prouvé, s'il en était besoin, combien le reproche d'indiscipline dans les actes de nos représentants élus, est peu fondé.
Bref, maintenant Arsay était député pour de bon. Peu importe de savoir qui il représentait. En vertu de l'égalité souveraine, il était élu du peuple et en avait tous les droits. Aucune raison profonde ne s'opposait à ce que sa carrière ne devint tout aussi brillante et tout aussi féconde que si huit ans avant, il avait été élu, dans une Chambre précédente, député de Levallois.
Ah, pensais-je, voilà enfin ce pauvre garçon reparti sur sa voie. Je le voyais se mettant rapidement au courant des habitudes du Parlement, arrivant à se faufiler à travers les groupes et les ronds avec ce don spécial qu'il avait de nature; et se spécialisant petit à petit, dans quelques questions non contestées; ainsi il devait fatalement parvenir à dissocier par une autre association d'idées, son nom du souvenir de son ancienne célébrité.
Pendant un certain temps, les choses allèrent bien ainsi que je les avais supposées. Comme il convient à un nouveau parlementaire. Arsay ne prenait pas la parole aux séances, se contentant de temps en temps de pousser de sa place quelques bruyantes interjections, qu'il lui était loisible ensuite de développer à son aise en corrigeant les épreuves de l'Officiel. Personne ne trouvait rien à redire et comme je l'avais pensé, les indigènes de la Guadeloupe -- qui ne lisent d'ailleurs pas l'Officiel -- étaient très satisfaits. Arsay s'était fait inscrire à plusieurs commissions dont personne ne voulait, à celle de la prophylaxie contre la rage, à celle de l'étude du régime des pluies, notamment, pour lesquelles son égale incompétence le désignait particulièrement. Bref, si Arsay n'avait été imprudent et s'il n'avait pas voulu aborder la tribune avant que son inocuité ne fut dûment établie, il aurait fait une très honorable carrière.
Quelle idée saugrenue avait pu s'emparer de son esprit? C'était dans une discussion d'intérêt général intéressant tout spécialement sa circonscription. La Chambre devait statuer sur le règlement des compagnies maritimes. Arsay s'était fait inscrire; il avait mûrement travaillé son discours et entendait démontrer à la Chambre la nécessité vitale pour la Métropole, d'avoir des lignes de navigation régulières pour desservir les colonies. Les profanes peuvent penser que cette question bien simple aurait dû se discuter dans un calme académique. Singulière erreur! La Législation réglementant des compagnies quelconques, et des compagnies de navigation particulièrement, ne va jamais sans débats passionnés; en effet, il y a toujours dans les Assemblées les représentants des compagnies d'une part -- et ceux-ci ne veulent pas voir s'imposer une obligation supplémentaire qui pourrait dasn l'espèce, les forcer à desservir des ports immédiatements peu rentables; et puis, il y a les socialistes qui sont partisans de la socialisation de tous les services susceptibles d'être rendus par les compagnies; ceux-là ne veulent pas qu'une compagnie profite d'un monopole même si l'exercice de ce monopole doit se traduire par des pertes, en telle sorte que socialistes et représentants des compagnies sont toujours d'accord en pareille matière contre le reste de la représentation nationale qui pourrait être tenté de penser aux intérêts de la Nation.