- Cette histoire, dit-il, a flanqué ma vie par terre, tout simplement. Une blague, ce n'est pas une blague; c'est une association d'idées commune à tout le monde, comprends-tu? Tiens, toi-même, quand tu m'as rencontré ce soir, est-ce à nos années de collège passées ensemble que tu as pensé? Jamais de la vie, tu as pensé à mon affaire. Pour toi (il avait un mauvais rire) comme pour le reste des hommes, -- oh! je ne t'en veux pas -- je suis Arsay ton dos.

Comme je me récriais, étouffant en moi-même une invincible envie de rire, il continua:

- C'est naturel, et si cette histoire était arrivée à toi au lieu de moi, je penserais probablement ce que tu penses, et je rirais comme toi: on n'est maître ni de sa pensée, ni de son rire. Seulement si tu avais été dans mon cas, pour toi cette aventure n'aurait vraiment été qu'une blague, parce que tu es es un producteur, toi: on te prend pour tes produits.

- Merci, fis-je.

- Ah, répondit-il exalté, pour sûr tu peux dire merci, parce que ton bonheur est immense; tandis que moi, on ne peut me prendre que pour moi. Je te l'avais dit autrefois, je ne pouvais être que député et c'est vrai.

Quand j'ai été blackboulé, quand j'ai vu se rompre mes espérances matrimoniales, j'ai essayé de me ressaisir, de me reprendre.

J'ai travaillé, je suis sorti d'abord. Quand j'allais au restaurant, je voyais les nez qui piquaient dans les assiettes étouffant des rires de bon ton et, au bout d'un moment, des gens qui pivotaient de tous les côtés sur leurs chaises pour me regarder, comme une bête à voir; ceux-là ne savaient pas, on les avait renseignés. Je suis entré dans un journal; à la rédaction, on simplifiait, on m'appelait Ton dos; je persistais, j'écrivais des articles qui en valaient d'autres, dans le début, je ne signais pas comme les commençants; seulement les articles qu'on ne signe pas, ne profitent qu'à la direction, tu t'en rends compte, un jour, et comme tout le monde, je hasardais mon nom au bout de ma copie. L'effet fut radical: le rédacteur en chef vint lui-même dans ma salle pour me demander "si je n'étais pas fou". Je changeais de maison, je recommençais avec patience, avec courage et quand vint l'heure de la signature, c'était je m'en souviens, un article sur le commerce extérieur, je mis au bas de ma prose un pseudonyme: Lancret; cela dura quelques jours; puis un confrère obligeant de mon ancienne rédaction fit passer dans un obscur canard ce tout petit écho; je le sais par coeur.

"Notre excellent confrère qui signe modestement Lancret des articles si remarqués ne fut pas toujours -- c'était contre son gré, il est vrai -- aussi modeste". C'était signé: Tournedos.

Qu'en dis-tu mon vieux; tu croirais que des lignes semblables passent inaperçues, toi? Eh bien, deux jours après, toute la ville m'appelait Lancret-Tournedos. Dans la suite, mon directeur voyait son tirage augmenter à cause de moi, et pour cette raison me fichait ostensiblement à la porte. Je ne peux pas te les raconter toutes, mon vieux, mes histoires, mais enfin, entre autres, croirais-tu que j'ai reçu des propositions du Directeur de l'Olympia pour faire semblant de jouer du hautbois sur la scène? Si je te disais encore, qu'il y a deux mois, c'est-à-dire trois ans et demi après l'incident, une vieille dame du Texas, que je ne connaissais pas, est montée chez moi, dans mon appartement, en me disant: "Monsieur, je paierai ce qu'il faudra, mais je veux le voir." Oh, tu peux t'esclaffer, ne te retiens pas, c'est naturel...

Et il sanglota.