Arsay j'ai vu...
Et la chanson cruelle devait arriver à peine assourdie jusqu'au malheureux, assis sur un bât-flanc, au milieu des agents qui riaient encore de leur gorge bruyante. Peut-être comprit-il qu'il était arrivé au bout de son rêve. Pauvre Arsay dont l'avenir s'annonçait si bien.
Les sirènes des usines qui beuglaient la reprise du travail mirent fin à ce supplice. Bientôt il n'y eut plus dans la rue que la voix de quelques petits enfants pour glapir le couplet stupide. Et dans l'après-midi, un fiacre fermé venait chercher Arsay devant le poste et le ramener vers sa demeure.
L'auteur de cette sinistre plaisanterie, on le sut plus tard, était bien, comme l'avait pensé Arsay, son contre-candidat, un certain Maupied qui fut élu et qui devint ministre. Celui-ci effrayé des premiers succès de mon ancien camarade, avait imaginé le petit attentat: quatre hommes étaient venus cueillir Arsay comme il sortait d'une soirée et l'avaient déposé, les yeux bandés et le fond de culotte découpé, près de l'endroit où il fut trouvé.
L'affaire avait été bien montée. Personne n'avait rien vu.
La manoeuvre réussit pleinement; huit jours après, Arsay était battu à plate couture: 24 voix contre 2724 à son concurrent le moins avantagé. Devant les bureaux de vote, on avait entendu encore quelquefois le refrain de la journée fatale. On ne devait plus l'entendre de longtemps dans la suite, mais quelques-uns de ses mots restèrent. L'histoire avait fait le tour de tout Paris et quand on parlait d'Arsay, on distait toujours: Arsay ton dos (2), sauf dans quelques salons collet-monté où l'on disait toujours: Arsay ton chose, appellation qui n'était guère moins désobligeante, au demeurant.
(2) Même remarque que précédemment.
C'est effrayant comme certains ridicules sont tenaces. Trois ans plus tard, je rencontrai le paurvre garçon, un soir, sur le perron de la gare d'Orléans. Il avait changé maintenant, ses habits me paraissaient moins soignés et son regard surtout n'avait plus cette aisance et cette assurance que si souvent je lui avais enviées. Nous allions dans la même direction; je lui demandai de monter dans mon compartiment et, en abordant un sujet quelconque, tâchai de lui faire parler de lui-même. Il y vint rapidement:
- Que veux-tu, ce sont les hasards de l'existence, soupire-t-il, résigné, il n'y a rien à faire, c'est comme ça.
- Comment, dis-je, rien à faire; ce qui t'est arrivé est une blague, une sale blague, j'en conviens, mais je ne peux pas admettre que tu te laisses abattre...