Les hommes étaient réunis en une même pensée, ils étaient nombreux, il fallait qu'ils chantassent, - les chants nationaux sont faits pour répondre à ce besoin. Sur l'air des lampions un loustic improvisa rapidement des paroles de circonstance; il chanta seul d'abord, sa voix monta claire et grêle dans le matin radieux:
Arsay j'ai vu
Arsay j'ai vu
Ton dos (1)
Arsay ton dos
Arsay ton dos
Je l'ai vu.
(1) Pour être très exact, je dois dire que le narrateur ne se servit pas précisément de ce dernier mot; c'est par pudeur pour nos lecteurs que je fais cette légère altération historique. Les initiés n'auront pas de peine à rétablir le texte dans sa pureté première.
Toute la foule en un choeur monstrueux reprit cet ignoble refrain qu'elle scandait du bruit formidable de ses pas cadencés. Des automobiles et deux tramways arrêtés battaient la mesure avec leurs trompes et leurs avertisseurs. Les vitres des maisons en tremblaient. Et, le rire, le rire formidable ne cessait pas, mais grandissait au contraire et gagnait tout le monde; les cochers, sur leur siège, les gens aux fenêtres, les deux agents en tête, tous s'esclaffaient, et même la face d'Arsay, où l'on voyait des larmes briller, se tordait en un rictus étrange.
Arsay j'ai vu...
Le chemin était long. Dans une auto découverte qui fut obligée de s'arrêter, la fille de notre administrateur reconnut, m'a-t-on dit, son fiancé. Cette jeune fille, sa gouvernante qui risquait de perdre sa place par le mariage et le chauffeur qu'Arsay gardait trop tard le soir, devaient pouffer à l'unisson.
La foule chantait toujours quand Arsay et ses conducteurs arrivèrent au terme de leur calvaire. Le malheureux dut certainement éprouver une amère joie à voir de loin paraître la porte de cette singulière boutique aux vitres grillagées, à l'enseigne salie que personne ne se préoccupait de rendre engageante et où s'inscrivaient en lettres bleues:
POSTE DE POLICE, CHAMPERRET.
La porte s'ouvrit et se referma sur le groupe principal, ne laissant voir à la foule curieuse que la surface plate de son grillage, derrière lequel il allait se passer quelque chose.
La foule attendit pourtant, curieuse, en vain, et, pour faire passer le temps entonnait par moments son hymne: