- Non, non, disait-il, passez votre chemin si vous voulez me rendre service; je vous remercie, ne vous inquiétez pas, je suis bien.
Mais comme à ce moment d'intense circulation, les badauds se pressaient de plus en plus autour de lui, deux agents intervinrent en se frayant un passage à travers le rassemblement; arrivés à lui, ils se penchèrent charitablement et posèrent encore quelques questions ainsi qu'il est prévu au réglement.
- Laissez-moi, répétait Arsay, avec hauteur; faites seulement circuler. Je veux rester seul avec vous, je vous expliquerai.
L'un des représentants de la force essaya bien de se rendre à ce désir de l'homme malade et qui de plus pouvait un jour être élu. Il tenta de disperser la foule, mais il y avait bien près de cinq cents personnes et qui voulaient savoir. L'agent revint impuissant vers son collègue, insista encore auprès d'Arsay en finissant par élever la voix. Mon ingénieur me raconta dans la suite -- ce que je n'ai aucune peine à croire --, que Arsay retrouva devant ces dernières sommations, son ordinaire aplomb. Il eut pour les sergents quelques phrases cinglantes qui firent dans la foule le meilleur effet. Certainement sa popularité était grande à ce moment précis, malheureusement on ne fait pas voter à l'instant que l'on veut. Devant cette obstination, les agents diagnostiquèrent "la loufoquerie" et, résolus à emmener Arsay de force, ils le saisirent chacun par un bras. Arsay se débattit. Un curieux prêta main forte, tint les pieds. Une fois levé, Arsay refusa de faire un pas, s'appuyant sur le mur, comme s'il eut voulu s'y enfoncer et demanda à parler à la foule qui fit silence pour l'écouter.
- Camarades, criait-il le plus fort qu'il put, vous voyez que je suis victime pour la deuxième fois d'un indigne abus de la force; ce matin, c'était évidemment de la part de mon contre-candidat qui s'oppose à ce que vous choisissiez librement votre représentant...
Cette partie du discours fit encore excellente impression.
... Maintenant, continua Arsay, la force policière...
Les agents ne le laissèrent pas dire un mot de plus: l'article de leur règlement qui leur prescrit de ne pas laisser insulter la police étant l'un de ceux qui leur tient le plus au coeur. D'un même mouvement, ils posèrent chacun d'un côté leurs bras puissants sur les épaules de celui qui était devenu soudain dans leur esprit un délinquant et d'une même poussée le firent avancer dans la direction du poste. Et ces deux hommes vêtus de façon identique, dans la même posture, ayant la même volonté, et jusqu'à la même expression donnaient l'impression, comme dans un ballet bien réglé, d'être un seul motif vivant d'ornementation.
Alors aux yeux de cette foule très apitoyée apparut une singulière vision et d'un seul coup tout le mystère fur révélé, Les basques, le pantalon, le caleçon et la chemise d'Arsay avaient été soigneusement découpés en un rond régulier qui mettait à nu l'anatomie du pauvre candidat depuis le creux des reins jusqu'à une main environ au-dessus de la jointure des genoux. Ce fut comme une vague de fou-rire énorme, formidable, qui partit des premiers rangs et courait sans s'arrêter jusqu'au bout du boulevard. Pauvre Arsay, j'imagine qu'il dut, dans cet instant au moins, perdre ce bel équilibre dont il avait le secret. Des témoins m'ont raconté par la suite que la boue du trottoir, sur lequel on avait assis le malheureux, faisait sur sa chair propre et un peu rose des marques bien nettes. C'était un peu comique, assurément.
Derrière le groupe formé par Arsay et les deux agents qui filait maintenant à toute allure, la foule, glapissant de joie, suivait en courant. C'était un cortège en délire, impressionnant par le nombre et dont la tête était un derrière, un malheureux derrière qui n'en pouvait mais.