- Votez donc pour lui, qu'est-ce que ça peut vous faire, vous, ça ne vous changera pas et lui sera ravi.
Comme ils savaient tous que j'étais sincère en leur tenant ce langage, dans un bon rire, ils abondaient dans mon sens. Il faut vous dire que les travailleurs de la métallurgie sont les plus intelligents du monde et partant les meilleurs garçons de la création; vous comprenez, ils sont habitués à ajuster les pièces de métaux, c'est un travail qui se fait au dixième de millimètre, il faut y aller prudemment. Allez donc monter des boniments à des gaillards de leur espèce!
Dans l'ensemble, les affaires électorales d'Arsay marchaient bien. Il avait tenu plusieurs réunions dans le quartier, qui, à part une opposition normale, avaient bien réussi. D'ailleurs toutes ses affaires marchaient bien, car non seulement, il avait jeté son dévolu sur la représentation de la circonscription, mais il l'avait jeté aussi sur la fille de notre administrateur-délégué, une ravissante petite créature brune qui montait à cheval, menait des autos et devait avoir une forte dot. Si les deux combinaisons politique et sentimentale réussissaient, mon camarade deviendrait vraiment une puissance, député, ministre probablement, grosse fortune, jolie femme. Il entrerait sûrement au conseil d'administration de notre société. Je ne pouvais m'empêcher de penser à ceux de nos condisciples communs qui devinrent vraiment des hommes supérieurs, particulièrement à l'un d'eux sorti major de notre promotion à l'X, une si belle intelligence, un si grand coeur et une folle gaieté: il était en train, à cette heure, de respirer des vapeurs d'anhydride sulfureux, ingénieur à cinquante louis par mois, quelque part dans la banlieue de Lyon, cependant qu'Arsay... Ah! nos parents, me disais-je, ont eu bien tort de nous fesser pour nous faire apprendre les mathématiques; la culture physique, la politique, la danse et le maintien, voilà ce qui aurait dû nous être enseigné.
Mais un petit événement troubla profondément la carrière d'Arsay-Lancourt.
Un matin, vers onze heures, à l'heure du déjeuner, toutes les équipes sortaient des usines et dévalaient dans le faubourg. C'est l'heure de la joie dans le monde du travail: au commencement de la journée, les ouvriers ont vécu trop loin les uns des autres, ils sont trop près des soucis réels de la maison, le soir, ils sont fatigués et se dispersent vite pour rentrer chez eux: au déjeuner, au contraire, ils ont déjà abattu la moitié de la tâche, c'est comme une récréation qu'ils prennent ensemble, les plaisanteries et les farces vont bon train, et si quelques-unes ne sont pas du meilleur goût, c'est entendu, ce sont du moins des plaisanteries de grands enfants. Ce jour-là, dans tout Levallois, ce fut un rire immense qui partit tout d'un coup comme un grand incendie. C'est inexplicable, tout le monde savait l'histoire à la fois. Les gens s'abordaient en s'esclaffant, les boutiquiers étaient sur leur porte se tapant les cuisses, les petits couraient en farandoles, les camelots faisaient pouffer les gens dans les groupes. Détail aggravant: le soleil lui-même se mettait de la partie dardant ses clairs rayons d'avril sur cette gaieté folle et la multipliant.
La cause de toute cette joie tenait à bien peu de chose. Un peu avant onze heures, au coin du boulevard de la Révolte et de la rue Victor Hugo, on avait trouvé, derrière un tas de planches, bâillonné, assis par terre le dos collé au mur, le candidat Arsay-Lancourt. Le futur député avait les mains attachées, il était vêtu d'un habit de soirée maculé de boue. Certainement, il était victime d'un attentat, mais on ne lui voyait aucune trace de blessure; il n'était pas évanoui et pourtant, à aucun prix, il ne voulait après qu'on l'eut délié, qu'on l'aidât à se relever ou qu'on le changeât de place. Un de mes ingénieurs assistait à la scène.
- Qu'est-ce qu'on vous a fait, lui demandait-on?
Arsay répondait:
- Rien, rien, c'est un petit incident qui se réglera plus tard.
- Il faut vous sortir de là, insistait-on.