- Et bien alors, fis-je.

- Oui, et alors, reprend-il. Tiens, tu es le premier camarade de ce temps-là que je rencontre; je ne les ai plus recherchés, tu comprends. Ce fut un tel changement. Les commencements ont été difficiles. Ma famille s'est éloignée de moi du jour au lendemain. Et il m'a fallu d'un coup gagner notre vie. Tu ne sais pas ce que c'est, toi, dans notre métier... les courses à pied dans la pluie, les étages, les veillées, les dispensaires, les accidents du travail. C'est pire que de donner des leçons. Les professeurs ont, du moins, des engagements réguliers; ils voient des enfants bien portants. Tandis que nous, nous allons, en passant, obligés de représenter, bien que nous soyons misérables nous-mêmes, et toujours auprès d'autres misères. Quand on a une femme à la maison qu'il faut consoler parce qu'elle vous répète sans cesse: "C'est moi qui ai fait ton malheur" c'est dur! Ah! ils étaient loin les travaux de laboratoire, les concours, les maîtres surtout... Heureusement, petit à petit, les choses s'arrangent, matériellement du moins: c'est une consolation énorme, surtout qu'on se souvient des débuts et aussi parce qu'il se fait, en nous, un espèce de décalement social... Je ne me plains plus d'habitude. Seulement, tu m'excuses, ce soir, c'est de te retrouver. Tu es marié?

Je fis signe que oui.

Il hocha la tête comme quelqu'un qui n'insiste pas, et reprit:

- Tu n'as pas idée comment s'est fait mon mariage. Une de ces histoires qui n'arrivent jamais. Je vais te la raconter, tu verras à combien peu tiennent nos destinées.

J'étais venu à Paris, le 3 janvier 1912, passer un concours pour une place de prosecteur. Ce mot ne te dit rien: dans le filon de la grande carrière médicale, c'est une étape nécessaire. J'avais quitté les miens en pleines vacances de Noël. Toute la journée, je m'étais fait ausculter et sonder par les grands pontifes de chez nous, ils étaient alors mes amis. Mes exposés n'avaient pas été trop mauvais. Dans l'ensemble, j'étais assez satisfait. Après les efforts de la journée, je me sentais un besoin terrible de me détendre. Note que j'étais en possession de l'argent de mon mois, grossi de toutes les étrennes que j'avais reçues. Ces circonstances réunies m'incitaient à faire la fête. Comme il n'y avait pas, à cette époque de l'année, le moindre camarade au quartier, je résolus de me chercher une compagne.

Vers huit heures du soir, je descendis au bar du Panthéon et j'aperçus Loute. Elle était seule, dans le sous-sol, avec le barman qui, sa serviette dans la bouche, dormait dans un coin. Loute perchée sur un tabouret, la tête appuyée sur son bras, suçait mélancoliquement la paille d'un verre vide. Je la mis rapidement au courant de mes intentions. Elle accepta mon invitation avec reconnaissance. Nous fûmes dîner dans un restaurant voisin et je fis déboucher quelques bouteilles de vins choisis. J'étais très en forme et elle aussi. Du moins, je l'ai cru, ce jour-là: depuis, -- parce que j'ai souvent ruminé cette scène -- il m'a bien semblé que Loute n'était pas tout à fait comme à son ordinaire; son rire devait sonner un peu faux; mais était-ce force de caractère ou insouciance ou bien habitude de sa part, ou bien seulement défaut de compréhension de la mienne; je ne m'aperçus de rien. Après le dîner, nous avions été à Bullier, presque désert ce soir-là et nous avions fini la nuit à Montmartre. Je crois que c'est la dernière nuit que je me sois amusé. Il y a des gens pour lesquels les transformations de la vie sont lentes; pour moi, la mienne s'est brusquement modifiée à cette date. Ce ne fut pas un tournant, mais un angle vif; comme un carrefour.

Le lendemain matin, j'étais chez Loute. Nous aurions pu faire la grasse matinée, rien ne nous pressait, pourtant, d'assez bonne heure, elle s'était levée. Je la vois encore, en jupon et en sandale, trottant dans son appartement pour nous faire du chocolat.

Cet appartement -- nous le connaissions tous -- était au Boulevard St-Michel, derrière le Luxembourg, un peu après l'Ecole des Mines, une maison d'angle au deuxième. Le mobilier et la décoration étaient de Martine. Tu sais bien, la chambre rouge et violette, le lit-sofa sur une marche de laque noire, la psyché empire. Tu vois?

- Pas du tout, dis-je avec conviction. En réalité je voyais très bien.