- J'ai épousé Loute.

Ce prénom ne me disait plus rien, mais après quelques précisions je revis bientôt la figure brune et la tournure gracile d'une de nos camarades des brasseries du quartier. Si je l'avais connue, je crois bien; et nous étions même un certain nombre qui l'avions connue tout à fait. Nous l'appelions "Moinotte" parce qu'elle ne mangeait guère qu'aux bords de nos tables et qu'elle était petite, vive, gamine et douce toujours. Ah certainement! il me semblait même que j'entendais encore le pépiement de son rire. Elle avait l'air d'être si ingénument ce qu'elle était. Si elle était arrivée à se faire épouser, celle-là, il fallait tirer l'échelle!

J'étais décidé à ne rien laisser voir de ma surprise; tout de même quelque chose dût le frapper en mon expression même. Il enleva son lorgnon pour passer ses mains sur ses yeux.

- C'était une bien bonne fille, dis-je peut-être un peu trop simplement.

- Oui, mais tu penses que c'était tout de même une fille, répliqua-t-il.

- Mais non, mon vieux, pas le moins du monde; tu l'as épousée, tu sais donc mieux que personne ce qu'elle vaut.

Cette considération ne le consolait pas. Un petit silence pénible se fit. Pour dire quelque chose, je remarque:

- Elle était bien jolie!

Cette phrase lui causa un peu de joie; elle amena sur se lèvres tristes un pauvre sourire, il me dit:

- N'est-ce pas?... Elle est aussi une bonne épouse et une bonne mère, je te l'assure.