"Ma pauvre petite dame, je n'y peux rien, ce n'est pas ma faute, je ne fais qu'obéir. Soyez sage, on tâchera de vous laisser pas mal de choses, le plus possible... c'est un mauvais moment, il passera comme les autres, vous verrez."
Il la fit s'asseoir, cependant que discrètement, du coin de l'oeil, il disait à l'équipe des déménageurs: "Commencez".
Ils s'attaquèrent à l'autre pièce d'abord. L'huissier me fit signe de rester auprès d'elle, cependant qu'il sortait de la chambre, sans faire de bruit, sur la pointe des pieds. J'ai fait ce jour-là la réflexion que les hommes ne sont pas tout de même si méchants qu'ils le disent. Chez tous, même les plus sots, et même chez ceux qui font la plus vilaine besogne, quand on cherche, on retrouve du coeur.
Pendant ce temps, Loute s'était assise sur la marche basse qui supportait son lit; la tête dans ses bras, le visage sur les couvertures, je l'entendais qui pleurait doucement à petits coups. Elle poussait de petites plaintes régulières, monotones comme des cris d'enfant et qui semblaient ne devoir s'arrêter jamais. Je restais debout près d'elle, désemparé, ne sachant que lui répéter sur tous les tons:
- "Loute, ma petite Loute, ne pleure plus."
Mes paroles n'avaient aucun effet; malgré tous mes efforts, je sentais qu'au milieu de l'hostilité qui l'accablait, j'étais pour elle un étranger, un spectateur qui ne participait en rien à l'affaire. Cette sensation m'était désagréable: la malheureuse souffrait tellement.
Derrière la cloison, le bruit mat que faisaient les meubles en se heurtant aux portes, les interjections des hommes, le bruissement des étoffes qu'on pliait, parvenaient jusqu'à nous, et Loute avait toujours son petit hoquet de douleur; elle l'interrompit à peine une fois, en entendant arracher le treillage de vigne. Qu'est-ce qu'on a bien pu en retirer à la vente?
Quand tout fut emballé et descendu de ce qui avait été l'appartement, sauf la chambre où nous étions, l'huissier tapa à la porte et me dit à voix basse d'emmener "la débitrice" pour qu'il puisse déménager cette pièce aussi. Je relevais Loute et j'entrais avec elle au salon.
En le voyant, elle tomba en arrière dans mes bras. La pièce était nue, vidée; plus un tabouret, plus une chaise, plus un tableau ne restait de l'ancienne décoration; seuls les papiers des murs aux tons heurtés, demeuraient, pour témoigner du passé; mais ils paraissaient sales, avec leurs panneaux de teintes plus vives qui marquaient par endroit l'ancienne place des meubles. Sur le parquet, au milieu, un tas d'objets hétéroclites s'amoncelait; il y avait des mouchoirs, des cadres de photographies, des menus, des livres, des programmes, des lettres, et bien d'autres choses encore parmi lesquelles vosinaient un petit amour bouffi, en pâte tendre et un gros bocal à confiture vide dans lequel l'huissier avait eu la délicate attention de mettre l'eau et les poissons rouges de l'aquarium. Ce tas restait à Loute, comme lui restèrent son lit et sa toilette et aussi, grâce à la bonté du saisissant, presque tous ses vêtements: c'était tout ce que la loi, dans sa mansuétude, permettait de laisser à une pauvre petite fille qui n'avait pas assez d'argent encore pour garder ses meubles. L'appartement était "à l'ordonnance" comme on dit dans ce métier, il n'y avait plus rien à saisir. Quelle sale journée ce fut, mon pauvre ami.
Loute s'était pourtant calmée un peu. Dans un effort de volonté, elle avait fait toute seule le tour de l'appartement. Ce n'était déjà plus le sien. En revenant au salon, elle eut un sourire amer et me dit: