- "Tu vois, c'est fini maintenant, tu peux partir."

Cette injustice me frappa, parce qu'après tout si je n'avais matériellement rien pu faire pour elle, de tout mon coeur j'avais souffert avec elle; j'estimais mériter tout autre chose que ce singulier remerciement. Un instant, j'eus l'idée de prendre mon chapeau et de partir, mais je pensais bientôt, qu'agir ainsi c'était vraiment lui donner raison, c'était augmenter son chagrin, prendre parti contre elle, la dépouiller davantage, si c'était possible, en lui prenant mon amitié et en me mettant en quelque sorte à la suite sur la liste des créanciers poursuivants. Je ne le voulus pas.

- "Oui, Loute, fis-je, je vais partir, mais je ne partirai pas seul, je ne te laisserai pas dans cette maison désolée; tu viendras habiter chez moi."

En entendant mes paroles, elle se redressa vivement; elle battit l'air de ses mains comme pour écarter le voile d'un rêve; elle vint vers moi pour me faire répéter.

- "Quoi, dit-elle, qu'est-ce que tu as dit?

Je lui confirmais mon invitation. Elle me demanda:

- "Jusqu'à quand?"

Je lui répondis:

-"Tant que tu voudras."

Alors elle se blottit dans mes bras; elle mit sa tête sur mon épaule et pleura de nouveau, mais ce n'était plus les mêmes larmes. Je sentis que quelque chose d'immense s'était passé en elle; ces mots l'avaient guérie de la plus grande douleur de l'humanité: l'isolement du coeur.