Pendant cette scène, je me souviens, quand elle me regardait ses yeux étaient dilatés: on aurait dit qu'elle les ouvrait tout grand pour mieux comprendre l'impossible réalité. Inconsciemment, de temps en temps, elle venait s'appuyer de tout son poids sur mon épaule pour mieux se rendre compte de la solidité de son appui.
Quant à moi, je puis te le dire, j'étais gêné un peu de l'immensité de cette reconnaissance, j'étais effrayé et pourtant j'étais un peu fier, au fond. Je sais bien qu'il y avait du malentendu dans tout cela, mais j'étais fier tout de même.
En réalité, c'est dans cette minute que je me suis marié avec elle. Je ne m'en suis aperçu qu'après, mais je me suis bien rendu compte que c'était à ce moment-là. Peut-être on me dira que ce ne fut pas de mon plein consentement et que je me fixais, en moi-même, un temps limité, que je me disais: nous verrons plus tard. C'est vrai, mais aucun de nos actes n'est absolu. Je me suis marié ce jour-là parce qu'alors elle m'a offert toute sa vie, parce que je ne l'ai pas refusée et parce que depuis lors je n'aurais plus jamais pu l'abandonner sans rompre cet équilibre moyen de l'ordre dans lequel nous vivons, sans faire ce qu'on appelle un crime, tu comprends. Loute le sentait bien, et je t'assure que, si invraisemblable que cela puisse te paraître, elle devint dans un moment une autre femme: c'est sans un regret qu'elle quitta l'ancien appartement de son coeur.
Elle n'avait pas de malle pour emporter ses nippes: nous les laissâmes où elles étaient au milieu de la pièce pour les reprendre le lendemain, n'emmenant avec nous que le bocal où clapotaient les poissons rouges. Je le portais entre nous deux, elle avait pris mon bras. Nous ne nous parlions pas, nous marchions religieusement vers ma demeure, pensant probablement chacun à des choses bien différentes, mais unis tout de même. En entrant dans mon appartement, elle était avec moi comme si elle venait de me connaître, grave, prévenante et effarouchée, intimidée aussi. Quand elle enleva son chapeau et son manteau, je voyais qu'elle se préoccupait déjà de leur trouver une place qui ne me gêna pas, mais qui soit cependant ordonnée et définitive. Le soir, pour la distraire, je voulus l'emmener dîner dans une brasserie; elle s'y refusa absolument, estimant qu'il était inutile de faire des dépenses exagérées. Comme j'essayais de lui montrer qu'il convenait de marquer, au moins ce jour, par un bon souvenir; elle me répondit lointaine:
- "Le bonheur laisse toujours et n'importe où un bon souvenir."
En effet, c'était peut-être son bonheur.
Elle m'emmena, derrière Cluny, dans une petite crémerie, déserte à cette heure; et nous mangeâmes simplement, en face l'un de l'autre, sur une petite table à toile cirée. Pendant le dîner, elle me demanda si je tenais beaucoup au Quartier latin, si mes travaux m'obligeaient à y habiter. Je compris qu'elle voulait fuir le passé, bien qu'elle me donnât pour ce changement d'autres raisons; elle disait:
- "On pourrait prendre un petit appartement avec cuisine. On mangerait à la maison, c'est meilleur marché. C'est plus sain d'ailleurs."
Je savais bien ce que je faisais. Pouvais-je faire autrement? Peu de jours après, je m'installais avec elle dans ce quartier de la place de la République que je n'ai plus quitté depuis.
Tu peux deviner ce que fut notre vie. Je me suis retiré du milieu des camarades. Je ne passais plus l'eau que pour aller à la Faculté et j'en revenais sitôt après le cours ou l'hôpital. Je continuais mes études au début comme par le passé, mais aux grandes vacances, la question s'est posée. Je tentais d'abord de raconter des contes à ma famille; je disais que je remplaçais mes maîtres. Mais à la longue, il a bien fallu qu'on sache. Après plusieurs sommations, mon père m'a écrit un beau jour qu'il ne voulait plus entendre parler de moi, qu'il ne me donnerait plus d'argent, qu'il me déshériterait. Mon frère et ma belle-soeur m'ont tourné le dos. Depuis, il n'y a pas bien longtemps, on m'a écrit qu'on consentait à me recevoir, mais sans elle, et entre temps, j'avais connu avec Loute la misère, -- tu ne peux pas savoir comme ça nous a unis. J'avais dû pour vivre abandonner les concours, bâcler ma thèse et pratiquer; j'avais eu un enfant, je m'étais marié. Il y a des histoires qu'on ne recommence pas.