Certainement être un paria est dur. Je sais que j'en suis un, plus que tu ne le crois même, parce que si je suis coupé d'avec les miens, d'avec mes amis, d'avec tous ceux connus ou inconnus qui avaient des habitudes de pensée, d'éducation et de vie analogues à celles que j'avais moi-même et dans lesquelles j'avais été élevé -- on ne s'adapte jamais au nouveau milieu. Sans le vouloir, on le heurte et il vous heurte; on a beau faire, on n'en a pas toujours été, on n'en sera jamais tout à fait. Depuis la façon de mettre sa serviette à table, jusqu'aux plaisanteries habituelles, jusqu'à ces idées toutes faites et stupides parfois qu'on ne raisonne plus mais dans lesquelles nous vivons, jusqu'aux sujets les plus sérieux: il y a tout un monde qu'on ne franchit pas... à moins qu'on mette plus d'une vie à le traverser.
(Je crois qu'en disant ces derniers mots, il eut une larme.)
- Seulement, reprit-il, il y a des compensations; c'est quelque chose, l'affection de quelqu'un qui vous doit tout, pour qui on est tout. La carapace qui semble se solidifier entre les moitiés de monde qu'on a quitté chacun de son côté, finit par être si épaisse qu'on s'en trouve tous les deux isolés comme dans une cellule; les bruits de l'extérieur n'arrivent même plus, alors on passe tout son temps à se regarder, à se découvrir. On ne connaît plus personne, jamais je ne m'en suis rendu aussi bien compte que le jour de mon mariage. Pour toi, ce souvenir évoque, sans doute, des amis, des voitures, des orgues, des lumières, peut-être une réception, puis une fuite. Pour nous, ce fut autre chose: nous sommes partis une après-midi -- il pleuvait -- à pied sous le même parapluie, la marie n'était pas loin. Nous avons attendu notre tour dans une grande salle, en compagnie de nombreux couples. Ils étaient tous du peuple de Paris, rien d'élégant, je t'assure, mais eux, du moins, leurs parents les accompagnaient. Un peu avant qu'on nous appelle, un huissier me demanda mes papiers -- "Et vos témoins, fit-il".
- "Je pensais, répondis-je, humblement, que quelqu'un voudrait bien me rendre service, vous, par exemple?"
Il m'expliqua qu'il était fonctionnaire et qu'à ce titre, les règlements le lui interdisaient. Sur ma prière, il demanda aux témoins du mariage suivant -- la fiancée avait un ulcère affreux au visage -- de bien vouloir m'aider; avec quel tact il le fit, si tu savais.
- "Monsieur et Madame sont loin de chez eux, leur dit-il, leurs parents n'ont pas pu venir..."
Pauvre brave homme! Ce fut vite bâclé. L'adjoint nous lut le texte indispensable, du même air qu'il nous aurait dressé une contravention; nous avons dit "oui" sans émotion et cinq minutes après nous étions dans la rue, à nous garer des tramways et des automobiles. Loute était pressée de rentrer à cause du petit. Je rentrais avec elle. Je ne te dirais pas qu'en voyant le bambin sucer goulûment la vie au sein de sa maman, je n'ai pas eu d'étranges et douloureuses pensées; mais je me suis dit qu'il avait raison quand même le petit; la vie valait d'être vécue puisque je voyais ce spectacle qui était du bonheur tout de même. Je me suis promis de faire de mon fils, plus tard, un homme de sciences, un chimiste de préférence, de façon qu'il ait le moins possible affaire avec les hommes. C'est trop compliqué et c'est trop dur. J'espère qu'il m'écoutera.
Nous avions quitté le café depuis un moment. Nous sommes de nouveau dans le hall de la gare, quand enfin à l'autre bout du trottoir brillent les feux de la locomotive, il me dit:
- Pourquoi t'ai-je raconté tout cela?
Peu après, je vois à l'une des portières d'un wagon de seconde, une tête de femme qu'il me semble avoir déjà vue. Elle aperçoit mon ami et lui fait un geste câlin de la main. Comme je suis venu attendre mon frère, je le cherche et finis par le rejoindre.