En sortant, dans la lumière blafarde, je vois, pas très loin de moi, le Docteur, sa femme et son fils, un beau petit de cinq ans, qui se dirigent vers la barrière. Une seconde, rien qu'une seconde, j'eus l'idée d'aller les saluer, mais je me dis: après tout, qu'est-ce que je leur rapellerais? De mauvais souvenirs! et tout de même, s'ils me demandaient d'aller les voir: je n'ai pas épousé une fille de brasserie, moi!
Boum.
I.
Boum avait huit ans. Sa vie s'annonçait des plus heureuses. Il avait une maman toute jeune, très bonne et très gaie. Son papa, ancien officier de cavalerie, était un peu sévère, mais sévissait peu au demeurant; Boum étant toujours content, avait pris l'habitude d'être sage, c'est un état qui comporte de grosses simplifications. Comblé de toutes sortes de biens, il habitait avec ses parents, un petit hôtel de la rue Pergolèse, non loin du Bois de Boulogne. Une débonnaire "nursing governess" était préposée à ses soins minutieux dans lesquels le bain et le savonnage tenaient une grande place. Sa chambre avait des murs tout blancs que rehaussait, dans le haut, une frise représentant une chasse à courre avec des cavaliers, des dames, des chevaux et des chiens; deux fenêtres y donnaient toujours ce qu'il y avait de soleil dans l'air; et des jouets divers et compliqués -- de ceux que les marchands savent amuser aussi les grandes personnes -- en encombraient les tables et le parquet. Boum était robuste et grand pour son âge. Mais tout ceci réuni ne comptait pas en comparaison de deux dons qu'il avait reçus de la nature, et qui n'avaient pas de prix.
D'abord Boum était beau et attrayant. Cet avantage lui assurait la bienveillance de tous et une grande popularité. Sur le chemin qui menait de sa maison au Bois, il était connu; les concierges et les boutiquières l'interpellaient à son passage:
- Vous allez vous promener, Monsieur Boum.
Boum tirant un peu sur le bras de sa nurse, tournait sa bonne figure ronde et répondait à tous, dans un sourire qui augmentait encore les sympathies:
- Oui, merci, je vais retrouver mes petits amis.
Parmi la gent enfantine, il trônait mais si incontestablement, qu'il pouvait trôner modestement, avantage considérable si l'on songe qu'ainsi ne diminue en rien le charme et partant le pouvoir de trôner.
Le deuxième de ses dons était une tante. Elle s'appelait: Tante Line. Boum estimait qu'elle était ce qu'il y avait de plus joli au monde et beaucoup de gens pensaient comme lui. De grands yeux violets sous les cils très longs qui faisaient, en battant, une ombre noire, un petit nez qui riait toujours sur une bouche minuscule, des joues qui étaient du rose des roses, sous d'inarrangeables cheveux blancs à force d'être blonds, un cou très long, un corps svelte de dix-huit ans qui a fait beaucoup de sports et qui est toujours vêtu d'une ultra élégante simplicité; le tout monté sur deux petits pieds qui paraissaient ridiculement petits dans leurs hautes bottines: ainsi était Tante Line. Comme son neveu, elle était vive, toujours décidée, douce et heureuse de vivre. Comme lui et plus que lui encore, elle attirait les sympathies; toujours son passage déclanchait immanquablement des interruptions et un silence sur la nature duquel, il était impossible de ne pas être fixé.