Boum adorait Line et Line adorait Boum. Avec personne il ne s'amusait comme avec elle. Elle seule savait écouter ses histoires sérieusement et sans rire toujours comme toutes les autres grandes personnes, ce qui est bien pénible à la longue et finit par isoler terriblement. Ils prenaient leur premier déjeuner ensemble, se promenaient ensemble et causaient pendant que leurs deux gouvernantes anglaises "s'apprenaient l'anglais" comme disait Line. Les sujets de leurs conversations étaient inépuisables. L'histoire fantastique du père de Line les alimentait surtout.
Cet ancêtre avait été un caractère assez particulier de gentilhomme français. Né aux environ de 1860, d'une famille de petite noblesse pauvre et qui était revenue du Canada en France après les malheurs de la guerre de Sept ans, il avait commencé, tout jeune, sa vie d'indépendance et d'action; la tête près du bonnet et le coeur un peu emballé par la guerre, vers sa douzième année, il avait abandonné sa famille et le collège pour aller en Amérique; là-bas, après avoir pratiqué toutes sortes de métiers -- qu'il racontait plus tard avec délices, -- il avait fini par constituer une énorme affaire de soie et réaliser par elle une très grosse fortune sur laquelle Line et la maman de Boum vivaient à l'aise maintenant. Ebloui par le récit de ces aventures extraordinaires, le petit-fils n'avait jamais connu cet auteur que par le grand portrait de Bonnat qui dressait, dans un coin de salon, une silhouette mince et droite de grand seigneur-homme d'action. Boum contemplait souvent la figure fine au front large et volontaire, la bouche ironique et bonne et jusqu'à cette main nerveuse et mince qui semblait commander en jouant avec l'échancrure du gilet. Le regard surtout fascinait l'enfant; les yeux étaient semblables à ceux de Line avec quelque chose de plus métallique et qui paraissait chercher à vous voir "à l'intérieur". Boum était remué jusqu'au plus profond de son être à la pensée qu'il y avait entre cet homme et lui comme un lien mystérieux. Aussi ne s'arrêtait-il pas d'écouter son histoire. Line qui avait adoré son père et vécu, avec lui, les dernières années de sa vie en Amérique, recommençait tous les jours le même récit avec une inlassable patience, en ajoutant de temps en temps un détail nouveau. Le mort les rapprochait.
Le matin, quand Line se réveillait Boum allait la voir; avant d'entrer, il se livrait toujours aux mêmes soins qui consistaient à passer sa tête par la porte entr'ouverte; il faisait beaucoup de bruit en imitant les gestes de ceux qui veulent agir en silence, écarquillait les yeux pour voir si sa tante avait ouvert les siens. Quelquefois Line faisait semblant de dormir et le regardait en abaissant au trois quarts ses paupières: alors, il attendait sans rien dire, mais si elle faisait le moindre mouvement, c'étaient des exclamations folles:
- Tante Line, tu ne dors pas.
Il grimpait sur son lit, l'embrassait de toute sa tendresse en lui mettant ses deux petits bras autour du cou. Line le boulait sur l'édredon jaune comme on fait avec de jeunes chiens; il riait d'abord, puis protestait:
- Non, Tante Line, pas comme ça... Parle-moi de grand-père!...
Elle commençait.
Ils se racontaient aussi leurs rêves de la nuit; souvent ceux de Boum ressemblaient tellement à ses propres désirs, qu'on devait admettre de sa part de légères triches.
- J'ai rêvé que je me promenais dans ton auto tout seul avec toi et Jean, mais loin... loin... jusqu'à Saint-Cloud.
Quand ils avaient épuisé les moindres épisodes de la vie difficile qu'avait mené jadis celui dont ils procédaient, qu'ils s'étaient tout raconté, qu'ils avaient minutieusement étudié tous leurs projets, Boum la considérait avec ferveur, et quelquefois après un long silence, il disait, profondément convaincu de toute son âme: