- Mais parce que Claude s'appelle comme ça, fit Line.
- Non, pourquoi tu te maries? précisa Boum. On était bien, tous les deux.
Cette évocation du bonheur disparu pas plus que des cadeaux, pas plus que les plus doux reproches ne changea rien. Les choses étaient trop avancées maintenant pour que Line fut pour Boum comme autrefois. Elle continuait à s'isoler des journées entières avec Claude, à le rencontrer en promenade, dans les visites et partout. Et comme si le monde entier eut pris parti contre Boum, tous les amis, tous les parents félicitaient Line de sa nouvelle condition et pour lui prouver leur satisfaction lui faisaient toutes sortes de présents. Ah, Boum la regardait la petite exposition dans la chambre de Line: les écrins ouverts, les pendules, les coupe-papiers, les éventails, les porte-cartes, les services à liqueur, les manches d'ombrelles et tant d'autres objets utiles et inutiles, sans rapport aucun l'un avec l'autre, comme un décrochez-moi-ça d'objets neufs. Tous ces cadeaux évoquaient pour Boum, ses cadeaux à lui que Line rangeait jadis dans la boîte. A voir toute la différence qu'il y avait entre les uns et les autres, il sentait mieux ce qui distinguait l'affection de Line pour lui et l'affection qu'elle avait maintenant pour l'autre. En recevant ses cadeaux, Line -- il le comprenait maintenant -- jouait avec lui, elle faisait semblant d'être contente; elle l'aimait pour rire; ente son sentiment d'alors et son sentiment d'aujourd'hui était toute la distance qu'il y a, par exemple, entre un cheval de bois et un vrai cheval. En somme, -- c'était sa conclusion -- il y a deux mondes sur la terre: l'un est celui des grandes personnes qu'on prend au sérieux et qui vont librement; à elles est réservé le droit d'être heureux, d'aimer et d'être aimé; pour elles et à leurs tailles, toutes choses sont faites depuis les tables, les fauteuils et les maisons jusqu'aux voitures, aux chevaux, aux fleurs des magasins. L'autre est le monde des petits, ils ne servent qu'à amuser les grands qui ne tiennent pas compte d'eux; prétextes à châtiments ou à récompenses, objets à savonner, à promener, faire manger, travailler, dormir et surtout à dresser à toutes ses manies; éternels étrangers dont personne, ne comprenant exactement la langue, n'a jamais songé à écouter le coeur... Boum comprenait admirablement que son grand-père ait voulu fuir ce monde-là. A sentir que des temps infinis le séparaient de cette seconde vie et que de plus le jour où elle viendrait, il aurait tout de même perdu Line, Boum eut une tristesse immense et désespéra.
III.
... Des fleurs, des lumières, un prêtre tout d'or vêtu, au pied de l'autel Line en robe blanche à côté de Lui Claude, le voleur de sa joie: Boum percevait tout cela dans la musique et dans l'encens. C'était comme l'apothéose de sa douleur. Parce qu'il était trop impressionnable et souffrant déjà, ses parents l'avaient dispensé de figurer dans la scène cruelle. Miss Anny l'avait mené avant l'heure, derrière un pilier de l'église. Quelques personnes le reconnaissaient et lui faisaient dévotement un petit signe dans un sourire en remuant la tête et en disant:
- B'jour Boum.
Il répondait en s'inclinant un peu, automatiquement, l'esprit ailleurs. Dans ses grands yeux noirs dilatés, aucune larme ne venait. Il était très calme et pourtant la fièvre brûlait son petit corps; ses tempes battaient vite.
Un violon sanglotait la Méditation de Thaïs. De jeunes couples passaient entre les chaises pour la quête. Boum attendait qu'on vint à lui en chauffant au creux de sa main une petite pièce d'or remise par sa maman à cet effet. Dans les frou-frous de soie, on entendait de petites toux discrètes et pieusement étouffées.
Pour l'amoureux de Line, la cérémonie n'était ni longue, ni courte; comme lorsqu'est atteinte la plénitude de l'émotion, il n'y avait plus pour lui ni de temps, ni espace... le mariage était.
Dans l'après-midi, vers trois heures, après un mauvais sommeil, pendant qu'il était encore couché, il vit Line entrer dans sa chambre. Elle avait quitté sa robe blanche et portait une robe de voyage brune, neuve assurément, puisqu'il ne l'avait encore jamais vue. Sans relever de l'oreiller sa tête lasse, comme il sentait que l'heure n'était plus où l'on pouvait modifier les choses, il reçut sa tante aimée avec un pauvre sourire indulgent et résigné. Line, sans doute, allait lui faire longuement ses adieux, lui dire des phrases gaies, des phrases pour enfant. Devant le petit masque douloureux qui souriait, toutes les paroles durent lui paraître inutiles; elle tomba simplement à genoux; très certainement, c'était uniquement pour rapprocher sa tête de la sienne; mais, comme si elle eût compris un instant, le visage tourné vers les couvertures, elle pleura de gros sanglots.