Sur les gazons pelés du Bois, il passa consciencieusement son après-midi à chercher des fleurs. Et ainsi, à l'heure de rentrer, quelques pâquerettes et quelques pissenlits, coupés presque sans tiges et un peu écrasés dans sa petite main chaude, vinrent mêler sur la robe de Miss Anny chargée de les assembler, leurs pauvres taches jaunes et rosées. Même avec beaucoup de fils et quelques brins d'herbe, ces fleurs faisaient piètre figure, la comparaison n'était pas possible. Le temps était passé où Line tenait compte des difficultés inhérentes à sa condition de petit garçon. Aussi après l'avoir considéré d'un air de dégoût, Boum jeta le bouquet, au grand scandale de l'Anglaise qui aimait voir respecter ses oeuvres propres, si modestes qu'elles fussent.
Les choses allaient très vite d'ailleurs. Il semblait que toute la maison se fut mis de la partie pour favoriser l'amitié de Line et de Claude. Ils passaient maintenant des après-midi entières seuls dans le petit salon, où tout le monde se tenait autrefois et Boum n'avait plus la permission d'y pénétrer. Il en avait bien envie pourtant; comme une force intérieure le poussait à venir troubler cet agaçant tête-à-tête. Une fois, n'y tenant plus, il avait ouvert la porte et avait constaté -- o douleur! -- que Monsieur Claude embrassait Tante Line comme s'il ne l'avait pas vue depuis six mois. Le soir de ce jour-là, Boum avait refusé son ordinaire baiser à sa tante. Il s'était violemment retourné la face contre son oreiller, et comme il pleurait abondamment, il entendit redire cette phrase que tout le monde avait coutume de lui répéter depuis quelque temps;
- Il est jaloux.
Il avait de la peine, tout simplement.
Constatant son chagrin, Tante Line lui avait dit en le quittant ce soir là:
- Demain je te dirai un gros secret.
Mais Boum était trop fait à l'infortune pour se faire la moindre illusion sur la part de bonheur que lui réservait cette révélation; comme la veille, quand sa tante fut partie il s'endormit sans joie, c'est-à-dire sans confiance dans le bonheur du lendemain.
En fait, cette grosse confidence "qu'il ne fallait dire à personne", était que Tante Line était fiancée à Monsieur Claude.
- Je vais me marier, avait dit Tante Line; je m'appellerai Line Vauquer de Conflans.
- Pourquoi? avait répondu Boum.