Toujours Boum répondait:
- Bien jolie, Tante Line.
et il se détournait pour ne pas pleurer, sans savoir même la cause de son émotion.
C'est qu'il l'aimait dans ce temps-là, sans lui en vouloir le moins du monde, autant qu'avant, plus même peut-être. Il lui faisait de tendres reproches; et ne trouvait pas juste qu'elle eut ainsi changé. Dans le fond de son coeur, il souffrait beaucoup, mais sa souffrance l'attachait plus encore à elle; il lui semblait qu'à cause de cette injustice même, elle était plus à lui; parfois, il aurait voulu la battre, pas pour lui faire mal, mais comme on le battait lui-même les rares fois qu'il avait été sot, pour la corriger un peu, voilà tout; après elle lui aurait demandé pardon, et il aurait pardonné; c'eut été si bon, mais c'étaient des rêves... dans la réalité, il ne la battait pas et n'avait pas hélas, à lui savoir gré du moindre repentir.
A quoi tout ce changement pouvait bien tenir? Boum se le demandait sans cesse, observant, réfléchissant et examinant les unes après les autres les plus invraisemblables hypothèses. Son pauvre petit cerveau travaillait tellement à ce difficile problème que son caractère, sa santé même en étaient touchés. Sa gaieté s'en allait de lui. On n'entendait plus jamais à travers les portes de sa chambre ses bons rires si semblables à des cris de petits oiseaux. Il était moins affable positivement. Le rose de sa peau mate passait. Ses yeux brillaient moins vif. A sa vivacité première succédaient une torpeur presque continuelle et des envies de dormir qui le prenaient à toute heure du jour. Il mangeait de mauvais appétit. Le docteur, mandé par sa maman, lui avait ordonné, après un examen approfondi: du biphosphate! C'était peu comprendre son mal.
Boum cherchait toujours.
A la vérité, un nouveau personnage était entré dans la maison. Non pas l'un de ces visiteurs nombreux qui venaient de temps en temps prendre le thé et dire des choses aimables -- ceux-là étaient tous des familiers de Boum -- au contraire, un inconnu, un monsieur qu'on n'avait jamais vu et qui avait commencé par venir souvent. C'était un homme grand, un peu plus jeune que le papa de Boum, avec un monocle dans l'oeil, des moustaches tombantes, des vêtements très serrés à la taille, et un pantalon qu'on eut dit en carton plié! Boum avait entendu son nom, c'était un nom très long, l'un de ceux qu'il faudrait apprendre par coeur pour ne pas les oublier. Quand on parlait de lui en son absence, la famille l'appelait simplement Claude ou Monsieur Claude. Boum s'en était tenu là.
Le nouveau venu était incontestablement très empressé auprès de Tante Line. Les domestiques venaient immédiatement la chercher dès qu'il arrivait. Que de fois même ces visites importunes étaient venues troubler de délicieux moments où Boum croyait presque retrouver la douce intimité d'autrefois. Quand Line voyait Monsieur Claude, elle rougissait jusqu'à la racine de ses cheveux. Monsieur Claude envoyait à Line des corbeilles de fleurs très fréquemment. Ces présents irritaient profondément Boum, qui à voir leur qualité et leur dimension, avait compris l'impossibilité de lutter sur ce terrain. Une fois, après le déjeuner, devant un monument de roses blanches que Claude avait fait porter, l'enfant avait demandé tout bas à l'oreille de sa maman, des sous.
- Beaucoup de sous, avait-il dit.
Et comme la réponse avait été une question sur l'usage qu'il entendait faire de cette monnaie, il était resté gêné un moment sans répondre, puis comme il n'abandonnait pas ses idées, il donna une explication, mais cette fois si bas, si bas et si près de l'oreille maternelle que malgré toute l'attention donnée, il ne fut pas possible de savoir sa pensée, -- et l'heure de sa promenade était venue.