Quelque chose changeait, en effet, dans la maison. Dans l'arrangement extérieur de sa vie, Boum voyait maintenant de plus en plus souvent le programma de ses journées différer de celui des journées de sa tante. Les promenades sans Line, autrefois exceptionnelles, étaient devenues peu à peu la règle. On ne les signifiait plus à table. Aucun lien n'était plus établi, comme autrefois, entre cette suprême récompense et la qualité du travail du matin. Boum avait eu beau d'abord réaliser des chefs-d'oeuvre de pages d'écriture, tendre tout son esprit pour réciter ses fables afin d'éviter le moindre ânonnement. Rien n'y faisait; tout au plus décrochait-il ainsi quelques tours dans la voiture aux chèvres du Jardin d'acclimatation, plaisir bien pauvre quand on les compare aux promenades dans la petite auto de Line que Line conduisait. Aussi Boum ne s'appliquait-il plus. Il était éternellement distrait; pendant les leçons, il restait la plupart du temps, la tête appuyée sur son petit bras tout rond, répétant très mécaniquement ce qu'on lui disait sans comprendre et pensant seulement aux histoires de son grand-père que Line ne racontait plus. Les punitions commencèrent avec une régularité constante; elles devenaient comme une suite d'événements fâcheux contre lesquels il avait cessé de réagir.

D'ailleurs ces tracasseries extérieures lui causaient peu d'effet en comparaison du mal profond que lui faisait éprouver le changement opéré dans Line même.

Qu'elle ait été soudain obligée par les siens à une vie mondaine comportant, à chaque moment, des sorties en ville pour les repas, pour les visites, pour les soirées et le théâtre, -- Boum renonçait à comprendre quelle aberration guidait en cela l'autorité supérieure -- mais il n'en souffrait pas tellement; les abandons qui en résultaient pour lui, n'étaient pas le fait de celle qu'il aimait; comme on lui imposait sa leçon, pensait-il, on imposait à sa tante ces pratiques étranges; c'était là une des conséquences logiques du besoin d'oppression qu'ont les grands vis-à-vis des petits. C'était normal. Peut-être même si Line en avait souffert un peu, aurait-il éprouvé à se voir persécuter avec elle, un secret contentement.

Malheureusement, il n'en était rien. Line n'en souffrait pas, et même peut-être... en était-elle heureuse. Comme elle avait changé! En apparence, elle continuait bien, comme autrefois, à monter dans sa chambre le soir, à le recevoir le matin. Evidemment ils causaient toujours, mais quelle différence! D'abord Line commençait, comme les autres, à ne plus le prendre au sérieux, même quand il attirait spécialement son attention avec ce geste spécial d'agiter son petit index bien droit, en disant:

- Tu sais, Tante Line, ce n'est pas pour rire...

Line riait quand même et d'un rire un peu trop prolongé qui l'irritait; plusieurs fois même, il avait senti, dans ces moments, cuire au coin de ses yeux, des larmes brûlantes que pour rien au monde, il n'eut voulu laisser tomber. Elle ne s'en apercevait même plus. Il avait essayé de la prendre par les sentiments d'abord, il imaginait la nuit des trouvailles de câlinerie; puis, -- ô honte -- il avait pensé aux cadeaux. Les plus beaux de ses dons avaient été un colimaçon vivant qu'il avait rapporté du Bois, dans sa poche, sans rien dire à sa bonne, à la coquille duquel il avait lui-même attaché un morceau de flanelle rouge, et un calendrier à fleurs de mica, acheté par Jean le chauffeur, qui persistait à souhaiter "la bonne année" malgré qu'on fut déjà en avril. Rien n'y faisait; le calendrier était allé rejoindre les autres présents dans la boîte aux souvenirs, bien que cet objet eut pu être d'un usage journalier et le limaçon avait délaissé tout seul son lit de feuilles sur la fenêtre, pour une destination inconnue: Boum seul avait constaté son absence.

Line pensait évidemment à autre chose. Et détail aggravant, elle y pensait volontiers. Les changements de sa conduite se précisaient même singulièrement. Elle, qui était autrefois si insouciante, si simple, si jolie sans le faire exprès, devenait maintenant plus apprêtée, moins naturelle. Elle s'étudiait davantage à la glace, le matin, quand elle finissait sa toilette. Le geste brusque avec lequel, après les avoir brossés, elle tordait jadis ses cheveux d'or pâle, était remplacé par une suite de mouvements compliqués, refaits plusieurs fois pour arriver d'ailleurs à quelque chose de très voisin des premiers résultats. Le choix de la robe à mettre était aussi beaucoup plus long qu'auparavant. Quelquefois elle demandait conseil à Boum qui, régulièrement, revenait au classique tailleur bleu marine, associé dans son idée égoïste d'amoureux, aux promenades faites en commun. Line lui disait:

- Tu n'y connais rien...

et elle en prenait une autre. Boum ne soufflait pas un mot, mais en ressentait un gros chagrin. Quand elle avait fini de mettre son chapeau, sa voilette, ses gants, elle se regardait une dernière fois à la psychée Empire posée obliquement à la fenêtre:

- Boum, comment me trouves-tu? demandait-elle souvent.