C'était parfaitement inexact. Boum était trop heureux pour être le moins du monde gâté ou insupportable. Il était trop sensible pour vouloir faire de la peine à quiconque, même en étant un peu sot, et d'ailleurs n'avait il pas toute sa joie dans une tendresse que personne n'aurait songé à lui contester.
Pour Line, il avait d'abord été le poupon inattendu, celui qui, le premier, lui avait donné une gravité particulière en faisant d'elle une tante. Elle avait douze ans et demi de plus que lui. Ensuite ce poupon était devenu une chose pensante, parlante et aimante surtout. A force de se mettre à sa portée, ils étaient devenus des amis dans toute la force de ce mot; le reste du monde avait pour eux moins d'importance; il avait tellement accaparé la vie de Line, qu'elle ne pouvait pas plus se passer de lui, que lui d'elle; on ne pensait plus à l'un sans penser à l'autre; ils étaient devenus Line-et-Boum et cela faisait presque un seul nom propre d'une famille particulière.
Pourtant un après-midi Boum apprit à table qu'il ferait seul se promenade avec Miss Anny, sa nurse. C'était une éventualité qui se produisait assez rarement; elle se traduisait immanquablement par une moue spéciale de Boum, qui commençait par refuser de manger; il ne disait plus une parole, faisait quelques reniflements significatifs, regardait attentivement son assiette, avec quelques coups d'oeil, de temps en temps, sur son père qui fronçait le sourcil. La scène finissait habituellement à propos d'une observation sur la tenue qui ne manquait pas d'arriver, par un torrent de sanglots, lequel occasionnait la sortie de table. Ce jour-là, ce triste programme ne manqua pas de s'exécuter point par point. Miss Anny emmena le délinquant, car tante Line avait interdiction d'intervenir pendant les orages. Et Boum fit sa promenade tout seul.
C'était un mauvais jour décidément. Line et Boum s'étaient mutuellement habitués aux petits cadeaux qui, s'ils n'entretiennent pas l'amitié, la prouvent bien en tous cas. Line donnait des objets "vivants" c'est-à-dire de vrais cadeaux, -- un morceau de bois quelconque peut constituer un couteau, un couteau "vivant" comporte, au contraire, un manche et une lame. Boum donnait, la plupart du temps, des choses trouvées dont l'attention faisait le plus grand prix, telles que pierres de couleur ou de forme un peu inhabituelles, bouts de ficelle ou bouts d'étoffe, clous, etc. Tous ces souvenirs étaient garnis de rubans par les soins de Line et serrés dans un coffret; on les regardait de temps en temps. Cette fois-là, pendant que la nurse causait avec des compatriotes, Boum avait été assez heureux pour dénicher une boîte de sardines vide, sans doute laissée sur place et sans esprit de reprise par quelques pique-niqueurs d'un dimanche précédent. Convenablement nettoyé et paré par tante Line qui était une fée, cet humble objet, pensait-il, allait devenir une des maîtresses pièces de la collection. Malheureusement, quand on fut sur le départ, Miss Anny s'étant aperçue du précieux fardeau qu'emportait Boum, s'opposa formellement à son transport d'où scène magistrale de l'ami de Line, qui était tenace par atavisme, mais qui en fut, ce jour-là, pour la réception d'une claque, et un retour orageux à la maison.
Le soir, Boum, dans son lit, raconta cette histoire par le menu à tante Line, s'attardant particulièrement à la description de la boîte de conserve qui devenait mirobolante dans son regret. Mais détail extraordinaire, tante Line ne le suivait pas; elle se contentait de lui dire, presque distraite, ce que n'importe qui aurait dit, en pareil cas:
- Mon pauvre Boum, ne te désole pas, on en retrouvera...
Tante Line pensait à autre chose.
Boum dormit mal, fut agité; Miss Anny, ne comprenant rien aux causes profondes, dut se lever deux fois pour reborder les couvertures de son élève qu'elle regrettait avoir giflé.
On ne devrait faire aux enfants nulle peine...
II.