- Madame Unetelle est venue... C'est agaçant, à la fin, ces gens qui vous félicitent tout le temps de sa taille...

- J'ai reçu une lettre des Claude...

Boum écoutait alors: les Claude, c'était Line. Ce nom seul irritait le père, qui ne manquait pas de faire une réflexion désagréable; la mère défendait noblement les absents.

- Claude, disait le père, a bien cet air crétin et suffisant qui caractérise les diplomates...

Line n'était pas épargnée.

- Avoir réalisé d'affoler, par sa coquetterie, un enfant de dix ans, c'est un comble. Ah! je retiens votre mère comme éducatrice...

- Line n'était pas coquette, répliquait la mère, elle ne s'est pas rendue compte... évidemment, elle aurait pu faire attention...

Et Boum voyait quelquefois, à travers les barreaux de son lit, dans le rayon de la faible lumière qui venait du petit abat-jour rouge, les larmes perler aux yeux de sa mère, ces grands yeux qui ressemblaient tant à ceux de Line, à peine d'un bleu un peu plus sombre.

Line... Line, comme il pensait à elle, aux conversations, aux promenades avec elle, à ses rires, à ses robes, à sa chambre, à sa petite voiture, à tout elle: il ne pensait à rien autre. Qu'est-ce qu'elle devenait? qu'est-ce qu'elle devait faire? voir? sentir? Sûrement elle devait penser à lui, elle ne pouvait pas l'avoir oublié. Il en était sûr. Il ne lui en voulait pas d'ailleurs, parce qu'elle était bonne, il le savait bien. Quelquefois, devant les récriminations paternelles, il avait envie de la défendre, d'expliquer. Mais il se ravisait: est-ce que les petits garçons expliquent? Saurait-il même? Il se sentait si faible, si déprimé et le seul résultat de ses efforts pour parler, il en était sûr, ne serait que ce casque, ce mauvais casque de douleur, qui lui broyait la tête, à l'intérieur et à l'extérieur, et qui ne s'en allait plus sans les compresses de glace et l'amère potion qu'on lui donnait en pareil cas.

Non, à l'encontre de ses parents, dans le fond de son petit coeur, Boum n'avait aucune haine contre Line; au contraire, il n'éprouvait à se la rappeler qu'une joie sourde dans laquelle l'idée de l'absence seule était douleur. Il savait que Line n'était pas responsable, que son papa et sa maman étaient injustes et ne reprochaient rien autre à l'ancienne compagne de sa vie que le bonheur qu'elle lui avait jadis donné. Sa peine était due, il en avait conscience, à d'autres causes, à une masse de circonstances, d'événements insignifiants en eux-mêmes, dont l'un enchaînait l'autre, qui pas plus les uns que les autres n'étaient seuls capables d'amener le résultat dont il souffrait. Contre ces circonstances ses forces ataviques, par l'image du grand-père aux yeux bleus, lui disaient qu'il était dans la vie sans cesse nécessaire de lutter.