C'était Boum qui avait raison. La douleur n'est pas plus une personne qu'une chose: ce sont les parents qui pensent cela parce que c'est plus commode pour se plaindre et pour s'excuser. En réalité elle est quelque chose de bien différent. Sans le comprendre, l'enfant s'en rendait compte. La nature n'est ni bienveillante, ni malveillante, elle est indifférente simplement; dans elle, les actes et les sentiments se succèdent sans ordre et sans autre raison que l'accomplissement de la vie; de leur juxtaposition et de leur somme découlent, pour ceux qui en sont touchés, la souffrance ou la joie, personne n'est responsable; en faisant beaucoup souffrir, tout le monde fait de son mieux.

C'est pourquoi dans ce grand esprit de justice qui est l'apanage des enfants, Boum n'en voulut pas non plus à Claude. Le mari de Line ne pouvait pas avoir agi pour lui faire de la peine puisqu'ils ne se connaissaient même pas l'un l'autre auparavant. Etant venu, Claude avait trouvé Line à son goût -- beaucoup auraient été de son avis, la seule particularité surprenante était qu'il n'y eut personne avant lui, -- il l'avait prise, tout simplement.

Seulement Boum, qui méditait sans cesse sur ce sujet, constatait qu'entre Line, c'est-à-dire sa joie et lui, il y avait bien cependant ce Claude et qu'il n'y avait que Claude. Que cet intrus n'eut pas agi dans un esprit méchant, il n'en restait pas moins la cause, cause inconsciente mais cause réelle tout de même, de tout le mal. S'il n'était pas venu chez eux s'occuper de Line, lui parler, la flatter, lui faire des cadeaux de grande personne, l'enlever enfin: Line serait encore là tendre, intéressée, heureuse et rayonnante, à Boum, toute à Boum comme autrefois. Sans compter qu'aucune raison ne militait pour faire changer les choses: Claude n'avait aucun motif pour cesser d'être heureux avec et par Line: la souffrance de Boum devrait donc durer toujours.

Toujours! On n'a pas idée comme c'est long pour les petits garçons, cette idée là. Alors, une seule pensée envahit son pauvre coeur, pensée très simple, très pure, à laquelle ne se mêlait aucune appréhension, aucune haine, rien qu'une conscience parfaite des réalités dont découlait une résolution qui s'imposait, avec l'inexorable nécessité d'une loi physique: il fallait séparer Claude de Line, voilà tout.

Comment opérer cette séparation, voilà où le problème devenait singulièrement difficile. Pendant de longs jours, Boum envisagea d'abord l'idée de provoquer un voyage de Claude. Mais il l'abandonnait bientôt parce que avec la possibilité catastrophale de voir Claude emmener sa femme, le retour de l'indésiré restait toujours comme un danger menaçant. Alors l'autre solution se présenta radicale et définitive: celle de l'autre départ, du grand voyage dont on ne revient jamais, jamais: il fallait que Claude mourut, sans cela Boum ne voulait plus vivre. Les autres pouvaient ne pas comprendre, mais Boum qui avait envisagé tous les raisonnements et vidé toutes les hypothèses, le savait: c'était ainsi.

... Les crises revinrent plus fréquentes. Le terrible mal de tête ne lâchait presque plus le pauvre petit patient qui se plaignait doucement:

- Maman, j'ai bien mal...

La douleur descendait jusqu'au milieu de son dos. On avait dû allonger l'arrière du bonnet à glace.

- Maintenant c'est un casque, comme le vieux de papa, qui avait une crinière... lui disait-on.

Avec de grosses larmes, le petit disait: