Cette visite lui semblait toute naturelle, étant donné le sérieux de son amitié avec celui qui l'amenait. Le ton de la conversation aurait été celui de toutes réunions de trois grandes personnes si ce n'eut été quelques remarques décousues d'enfant, sur "le nombre de bateaux qui passaient sur le fleuve" ou sur "la difficulté qu'on devait trouver à apprendre par coeur tout un livre".

Laferrière jouissait, amusé par l'étrange de la situation. Evidemment, pensait-il, pour une masse de gens, le fait d'emmener un enfant chez sa maîtresse aurait paru énorme, monstrueux; en réalité, sa conscience honnête et dégagée des conventions se refusait à voir le moindre tort dans ce rapprochement qui ne faisait de peine à personne. Ces deux amis éprouvaient, au contraire, pour des raisons diverses, un certain plaisir à se trouver ensemble; aucun mot, aucun geste ne pouvait altérer la sérénité de Boum et être pour lui un changement de ce qu'il entendait et voyait familièrement tous les jours... alors pourquoi pas, surtout que lui-même l'auteur qui avait vécu tant de rêves trouvait dans la présence de ces deux êtres je ne sais quelle impression de consolider un bonheur instable et que son coeur aimant aurait tant voulu voir persister longtemps.

Dans la voiture qui le ramenait chez lui, Boum fut interrogé.

- Comment la trouves-tu? demanda Laferrière.

Très gentille et très jolie, apprécia Boum, vous devez bien vous amuser avec elle.

Naturellement, comme toujours, dans sa famille, l'ami de Line négligea de raconter cette petite aventure; non pas qu'il voulait dissimuler quoique ce fut, mais sentant son impuissance d'expliquer et de convaincre, il savait ne devoir pas être pris au sérieux; alors il écouta sans interrompre comme le lui avait enseigné Miss Anny. Cette visite, pourtant, avait fait sur lui une certaine impression; elle lui avait été comme une preuve que son ami ne jouait pas avec lui, qu'il lui disait la vérité, qu'il avait en lui une confiance sympathique. Boum n'en doutait pas avant ce jour, mais parce qu'il tenait de son grand-père peut-être ou bien parce que simplement il avait souffert des hommes, il gardait toujours, vis-à-vis d'eux, une prudence et une réserve discrète. En telle manière qu'à ce moment, quand son ami l'avait mis au courant de sa principale préoccupation sentimentale, lui n'avait pas encore articulé un seul mot de la grande affaire qui était l'unique souci de sa petite vie, et n'avait jamais prononcé le nom de Line à Laferrière. Après la visite chez Dora, il prit la résolution de tout lui raconter. L'occasion vint.

Au sortir de la salle d'armes, ils filaient tous deux grande allure dans l'auto découverte vers Saint-Germain. Laferrière ayant fait peu de temps auparavant la connaissance du père de Boum, lui avait demandé pour ce jour-là l'enfant à déjeuner. Maintenant ils allaient au rendez-vous; Dora devait les rejoindre de son côté. A la sortie du Bois, après l'indispensable arrêt à la barrière, Boum retrouvait l'aspect familier du paysage net et propret qu'il avait si souvent regardé autrefois avec Line. Dans le fond de son âme, il s'attendrissait. Les constatations de l'octroi ayant interrompu leur conversation, dès que la voiture repartit, Boum demanda:

- Pourquoi, faites-vous des armes, vous?

Laferrière répondit une phrase évasive, une de ces explications dont il avait le secret et qui n'arrêtait rien: "on ne bouge pas assez... c'est nécessaire... je ne veux pas grossir...".

- Ah, fit Boum, c'est simplement pour ça. Vous ne voulez pas vous battre.