Tout de même, quand il regardait en arrière, quels changements dans sa vie d'avant. Maintenant ses jours passaient réguliers, tous pareils, sans imprévu et sans inquiétude. A table, en s'asseyant, il lui arrivait d'avoir bon appétit, mais il ne retrouvait plus jamais la désagréable sensation de la faim. Autrefois, cette douleur lui était familière, de plus en plus tenace, avec cette crampe particulière qu'elle déclanche en nous et qui fait marcher, chercher, se fatiguer à mesure que les forces physiques diminuent; il se rappelait les premières bouchées qu'on mange après avoir eu faim, bouchées qui sont sans goût et qui font au passage, quand on les avale, l'impression de corps étrangers ne se désagrégeant pas.

Tout cela était loin, très loin même; une remarque du marchand de vins chez qui il mangeait, le lui prouvait plus que tout. Le commerçant avait dit à sa femme, un soir, devant lui, d'un de ses clients qui lui devait de l'argent: "Ce n'est pas un travailleur comme moi ou comme Plutarque"...

Ces mots l'avaient frappé! Ils étaient comme la coupure entre sa vie vagabonde et sa vie de maintenant. Désormais son changement était sorti de ses considérations sur lui-même; les autres aussi le constataient. Ce fait donnait à sa situation présente une consécration et impliquait en même temps pour elle une durée, un établissement, comme un vague but atteint qui l'étonnait.

La destinée des êtres est une fantaisie, pensait-il, c'était pour en arriver là qu'il avait fait ce chemin long, accidenté, fou surtout; qu'il avait vécu toutes ses heures incertaines avec, si souvent, l'attente de la catastrophe imminente et définitive. Il se rappelait les conseils d'un vieil ami de son père:

- On fait sa vie... Choisis bien ta vocation!

Ces gens établis sont à mourir de rire; ce à quoi on est appelé, est-ce qu'on peut le savoir jamais, avant d'être arrivé? Comme si ce n'était pas la vie toute seule qui se chargeait de vous faire, et de vous faire encore n'importe comment. Quelquefois, du bord des rivières, on voit flotter des petits débris de bois; il en est qui filent tout droit, d'autres disparaissent pour un moment, d'autres s'arrêtent sur les bords, d'autres vont au fond après avoir ou n'avoir pas tourné sur eux-mêmes et ne remontent plus. Sait-on pourquoi? Non, c'est ainsi, et voilà tout. Somme toute, son existence passée aboutissait à faire de lui un vague commissionnaire, domestique d'une auberge de dernier ordre, dans ce quartier d'Auteuil qu'il avait à peine traversé deux fois auparavant. Les choses, d'ailleurs, auraient pu tellement tourner autrement, sans même chercher plus loin que cette fameuse nuit où il s'était payé une chambre pour lui tout seul, à l'hôtel de la rue Caulaincourt, et où l'on aurait si bien pu l'accuser d'avoir assassiné l'homme qui gisait dans le couloir.

IV

Il était arrivé ce matin de bonne heure au marché. La veille, la cuisinière lui avait remis vingt francs pour les achats de légumes qu'on trouvait peu pendant cette saison. Mais c'était vraiment tôt, les marchandises n'étant pas déballées et les prix pas encore fixés. L'agent de police de service devant la porte avait été changé; sans attacher à ce dernier fait la moindre importance, Plutarque se ravisa, rebroussa chemin et flâna un moment sur le trottoir.

Ce manège dut impressionner certainement le nouveau sergent de ville qui le dévisagea d'une façon inquiète et à laquelle le vagabond, maintenant rangé, n'était plus habitué.

La sirène d'une usine mugit, il était six heures. Un peu gêné, Plutarque voulut entrer.