Toutes ces ruines ont leur nom, et il en est de significatifs ; ainsi celui de Ar’rem Bou Zoukket, le nom de ar’rem n’a survécu aujourd’hui dans l’usage courant que chez les Touaregs. — A noter aussi le nom de Médinet el Yhoud, « la ville des Juifs » ; on verra quel rôle les Juifs jouaient dans le Sahara du Moyen âge.
J’ai vu de près les ruines les plus méridionales, celles de Mzaourou, au-dessus de Zaouia Tahtania. Ce qui reste du sol dans les interstices du rocher est pétri de silex taillés et de débris d’œufs d’autruche. La falaise est creusée de cavernes, où se voient des restes de cloisons, et les Beni Goumi furent donc des Troglodytes.
Ces ruines font à peu près défaut dans la partie nord de la falaise ; à une seule exception près, Baroun au-dessus de Tar’it ; elles se pressent au contraire dans la partie sud, au-dessus de Zaouia Tahtania et de Bakhti. Cette partie de la falaise a son nom spécial Dir Chemaoun (la montagne de Samuel ? d’après Calderaro).
Sur Dir Chemaoun et ses ruines Calderaro a recueilli d’intéressantes traditions indigènes. Elles nous disent comment au IVe siècle de l’hégire, Si Beyazid, de la ville de Bezdama, dans la province de Bagdad, vint apporter l’islam au Dir Chemaoun ; comment à son appel les Beni Goumi quittèrent leurs forteresses pour aller s’établir dans la vallée ; et comment cette grosse transformation religieuse et sociale fut accompagnée de batailles dans l’une desquelles périt Si Beyazid. Son tombeau, très vénéré, est au nord de Bakhti, mais les traditions indigènes avouent que l’érection de ce tombeau, entourée de circonstances miraculeuses, est très postérieure à la mort du saint et manifestement ce tombeau est un cénotaphe.
Je n’ai pas de renseignements sur Si Beyazid : j’ai constaté qu’il est vénéré, lui ou un homonyme, dans la région de Djelfa. M. Basset me fait observer que son nom est turc, ce qui rend peu vraisemblable la date indiquée par la tradition. En tout cas il est impossible de la prendre à la lettre ; parmi les ruines de Dir Chemaoun il en est une Beni Ouarou, qui porte le nom d’une tribu les Beni Ouarin, dont la venue au Beni Goumi est, d’après les traditions indigènes, postérieure à Si Beyazid. D’ailleurs les ksars de Mzaourou et de Teiazib étaient encore habités il y a un siècle.
A coup sûr on peut retenir ceci. Les indigènes se souviennent que l’abandon des hauteurs fortifiées par la masse de la population est en relation avec les progrès de l’islamisme, et l’extension de la culture arabe. Et cela est tout naturel, car ces nids de troglodytes ont bien un caractère berbère.
Calderaro a fidèlement et minutieusement recueilli tout ce qui a surnagé du passé dans la mémoire des Beni Goumi. Les ksars actuels sont récents sauf Barrebi le plus peuplé et le plus vieux. Les principaux parmi les anciens centres de la vallée sont au nord Bou Cheddad et Tikoumit, voisins et rivaux ; auprès de Tar’it Ksar el Kebir, surnommé Médinat el Bizane, la ville des vautours ; au sud de Bakhti Toukouidin. Dans toutes les oasis on retrouve cette même instabilité dans l’emplacement des ksars, les villages sahariens au rebours des nôtres se déplacent facilement ; c’est qu’ils sont en pisé, dont les ruines font un tas informe de boue séchée ; le pisé ne se prête pas aux réparations et aux réédifications, les morceaux n’en valent rien ; il est plus simple de reconstruire ailleurs une ville neuve.
CARTE
DU
Beni Goumi
d’après un original copié au poste de Tar’it.
Fig. 35.