Cette période troublée est close, et il est remarquable qu’elle ne l’ait pas été par un fait de guerre éclatant, par une colonne et une répression militaire. Il serait inexact, en effet, les dates le montrent, d’attribuer au bombardement de Figuig le rétablissement de la paix ; des combats acharnés, Moungar, Tar’it, sont postérieurs à ce bombardement. L’état de guerre a pris fin, parce qu’une série de mesures, l’occupation pacifique d’un certain nombre de points, en ont rendu la continuation impossible.

On se rend bien compte que la possession tranquille des massifs montagneux, le Béchar, le Grouz était indispensable aux bandes qui y ont laissé les traces de leur installation. Les nouveaux postes, Colomb-Béchar, el Ardja au N. de Figuig, prennent à revers ces forteresses naturelles et les rendent intenables.

Mais ce n’est pas seulement la situation militaire qui s’est trouvée modifiée, c’est encore et surtout la situation générale. Pour comprendre l’évolution accomplie dans les dispositions des indigènes, il suffit d’examiner les effets de la nouvelle politique sur un point déterminé, à Colomb-Béchar. Il fut un temps, en 1902 et 1903, où la crête du Béchar était considérée par nous comme frontière franco-marocaine, bien qu’on n’ait jamais su pourquoi cette frontière passait là plutôt qu’ailleurs, et simplement, semble-t-il, par une répugnance pour l’indétermination, naturelle à l’esprit français.

En 1902 et pendant la plus grande partie de 1903, les petites oasis de Béchar et d’Ouakda, situées du bon côté de cette frontière hypothétique et respectée, furent des refuges inviolables, centres d’approvisionnement et de rassemblement pour les bandes. Il s’y créa une forte organisation de piraterie, et il s’y fit des bénéfices considérables. Ce fut un beau moment pour la petite tribu des Ouled Djerir, propriétaire d’Ouakda et de Béchar ; elle joua alors, malgré sa faible importance numérique, un rôle prépondérant.

On fut enfin contraint d’envoyer contre ce nid de pirates la colonne commandée par le colonel d’Eu ; elle y entra sans coup férir et n’y trouva naturellement que la population inoffensive et épouvantée des pauvres ksouriens. La colonne partie, les nomades revinrent et le brigandage recommença.

D’après les officiers du Bureau arabe de Colomb-Béchar, les ksouriens demandèrent au colonel d’Eu de créer un poste chez eux. Et quelle que soit en pareil cas l’humilité hyperbolique des indigènes, il semble bien que leur demande n’ait pas été une simple formule de politesse ; ils avaient en tout cas les meilleures raisons du monde d’être sincères. Simples métayers, serfs des Ouled Djerir, exclus de la participation aux bénéfices éventuels du brigandage, ils étaient entre l’enclume et le marteau : maltraités par nous pour les méfaits d’autrui, maltraités par les nomades pour avoir accueilli la colonne avec une soumission dont ils auraient été fort embarrassés de se départir. On a regretté quelquefois dans la presse l’établissement de postes français en territoire marocain. Existe-t-il une fiction diplomatique assez respectable pour qu’on laisse en son nom de pauvres paysans dans une situation aussi cruelle ?

On a donc fini par où il eût été sage de commencer, on a créé un poste à Colomb-Béchar, non sans que des appréhensions fussent exprimées çà et là sur l’avenir de ce poste, qu’on s’imaginait d’avance assailli par des hordes furieuses. Rien de pareil ne s’est produit, le poste depuis sa création n’a pas tiré un coup de fusil. Ceux des ksouriens que le malheur des temps avait chassés au Tafilalet sont rentrés un à un. La zaouia de Kenatsa, assez proche pour se sentir protégée, a donné libre carrière à son amour de l’ordre public, tout naturel chez des moines propriétaires et commerçants, dont la foi n’est nullement menacée. Ce qui peut paraître surprenant c’est que les Ouled Djerir, irréconciliables la veille, se sont ralliés à nous le lendemain de l’occupation ; c’est qu’en effet tous les palmiers sont à eux, et la récolte annuelle est une rentrée sûre, qu’ils ne sont pas disposés à sacrifier pour les bénéfices aléatoires et transitoires du brigandage. Aussi ce geste très simple, établissement d’un poste de police à Colomb-Béchar, sans bataille et sans violence, a groupé autour de nous toute la population, pauvres et riches, ksouriens et nomades, les uns pour la protection que nous assurons à leurs personnes, et les autres pour le mal que nous pourrions faire à leur propriétés.

Par un processus psychologique analogue, la fondation déjà ancienne du poste de Tar’it a fait passer progressivement de notre côté les Doui Menia, propriétaires de la palmeraie. Partout les instincts du propriétaire l’ont emporté sur ceux du pillard.

En dernier lieu, la mainmise discrète sur Figuig, surveillé par nos deux postes de Beni Ounif et d’el Ardja, a amené à composition les Beni Guil qui, sans y être propriétaires, y ont du moins tant d’intérêts.

Parmi les instruments de pacification, il ne faut pas oublier le chemin de fer. Après avoir marqué un long temps d’arrêt à Beni Ounif, il a été continué jusqu’à Béchar. On sait que son action sur les indigènes est puissamment aidée par la politique commerciale du Gouvernement Général, qui a déclaré franc de droits le pays au sud d’Aïn Sefra. On connaît le rapide développement de l’entrepôt franc de Beni Ounif. La transformation est prodigieuse depuis l’époque pourtant si proche (1903), où Beni Ounif était, non pas même un poste, mais un simple camp militaire, entouré d’une levée de terre. Le village européen a poussé tout seul, en quelques mois, et son seul aspect montre qu’il y a eu là un mouvement de capitaux, des opérations commerciales heureuses[136]. La création d’un pareil centre, si modeste qu’il soit, serait considérée dans le Tell comme un gros succès pour la colonisation officielle. Ici l’État n’est pas intervenu et l’initiative privée a tout fait. C’est peut-être, il est vrai, ce qui explique la réussite.